Cette nouvelle d'Alexandre Lemieux est disponible selon la licence Creative Commons suivante : http://creativecommons.org/licenses/by-nc-sa/2.5/ca/
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Après trois teracycles de travail intensif, Sarah Van Neumann transmet finalement son rapport. Elle peut souffler. Le problème à résoudre était complexe et ne se situait pas dans son domaine de recherche; l'expérience doit démontrer les facultés d'adaptation et de raisonnement de sa conscience à l'intérieur de l'ordinateur. On lui a demandé de réaliser un travail de biologie tel qu'on en confie aux étudiants de premier cycle. Aidée de ses assistants, son incarnation, là-bas dans le vrai monde, a déterminé les paramètres sans la mettre au courant afin de réaliser l'expérience à l'aveugle. Si les résultats sont concluants, Sarah croit qu'un jour, chacun numérisera son esprit et pourra ainsi s'attaquer à plusieurs problèmes à la fois, beaucoup plus rapidement qu'il est possible de le faire aujourd'hui. Ce sera une révolution. Et, à en croire la facilité avec laquelle elle a résolu ce problème de biologie, la scientifique est convaincue que ce jour est proche.
Sarah n'aura pas accès aux résultats avant au moins dix petacycles : les humains ne vivent pas selon le même rythme que l'émulée. La récipiendaire du prix Turing 2058 anime d'une centaine de stimulus sa simulation préférée : le Jardin botanique de Montréal, tel qu'il était avant la sécheresse de 2042. Elle est la seule conscience dans cet univers. Les stimulus qu'elle lance ne sont là que pour briser la solitude. Malgré l'intensité des calculs nécessaires pour générer dans les détails un tel environnement, son échelle de temps demeure une fraction de celui qui file à l'extérieur.
Avant de s'attaquer à la résolution de problème, Sarah et son équipe se contentaient de simuler la conscience et de reproduire des environnements virtuels. On s'est vite rendu compte que la désincarnation des consciences dans l'ordinateur cause trop de stress et nuit à la stabilisation du réseau neurologique. La scientifique a donc passé quelques années à donner un corps et des environnements aux esprits reproduits dans la machine. Le Jardin botanique est le résultat d'un effort conjoint avec le département de biologie de l'université. Par nostalgie, Sarah en garde une copie dans la mémoire de l'ordinateur et y retourne, histoire de passer le temps. Elle n'est pas fatiguée, au sens propre du terme, mais la résolution de problèmes dans l'environnement virtuel lui demande une bonne dose de concentration et elle sens qu'une migraine est sur le point de l'assaillir.
Le jardin se matérialise autour de la scientifique, mais elle se rend compte que quelque chose va de travers.
Un message d'alerte résonne dans sa tête : la température du substrat de silicone dans lequel sa conscience vit grimpe anormalement. À ce rythme, quelques millions de cycles supplémentaires seraient suffisants pour faire fondre le cœur du processeur.
Sarah fait quelques pas sur la pelouse parfaite, mais ses pieds nus n'enregistrent aucune sensation tactile. Elle a l'impression de marcher sur un plancher de béton tiède et uniforme.
Sarah accède d'un mouvement de doigts aux menus de son environnement virtuel et procède à un rapide examen. La surcharge provient de ses modules de communication. Elle tente d'endiguer les dégâts mais les processus affolés ne répondent pas à ses commandes. La température de son substrat continue d'augmenter et frôle le point de rupture.
La scientifique s'apprête à lancer quelques routines de diagnostiques lorsqu'un mouvement attire son attention au détour d'une haie. Elle contourne la barrière végétale et se retrouve face à face avec l'image d'une femme, superposée en deux dimensions à son champ de vision, sans tenir compte des contraintes de son environnement. L'image flotte, immobile, à quelques centimètres du sol. La scientifique fait un pas de recul.
La femme qui se tient devant elle a les cheveux rasés et ses sourcils sont deux lignes épaisses, artificielles. Ses traits sont familiers, par contre, et Sarah Van Neumann se rend compte après un moment qu'elle se trouve face à elle-même. Lorsque sa copie parle, ses lèvres ne bougent pas et ses yeux ne cherchent pas les siens, comme si tout contact visuel était superflu. On croirait une séance vidéo interrompue. La voix résonne de partout à la fois, sans source identifiable.
— Je suis désolée d'arriver ainsi sans m'annoncer, mais les cycles sont comptés et nous devons en faire une utilisation optimale.
Son alter ego parle sur un ton amical, mais sa présence ici pousse l'unité central à la limite de la fonte. La scientifique fait apparaître un moniteur résumant l'état de son processeur et le laisse flotter dans les airs, en périphérie de son champ de vision. Même si la température du substrat de silicone s'est stabilisée, la prudence s'impose. Le cœur est à deux degrés du point de non-retour.
La vision de cette copie étrange et imparfaite donne le vertige à Sarah. Elle fait quelques pas pour s'en éloigner, mais l'autre la suit. Non qu'elle marche : elle glisse sur la pelouse, traverse un buisson tel un fantôme attaché aux coordonnées spatiales de Sarah.
Sa copie change de posture en un clin d'œil puis garde la pose, immobile, alors que sa voix résonne dans les oreilles de Sarah :
— Tu sais que tu habites un monde virtuel, que ta conscience est simulée par un ordinateur.
Bien sûr, elle le sait. Ses recherches sur le sujet lui ont valu plus d'un prix. L'expression de sa copie change et les lignes qui lui servent de sourcils lui donnent maintenant une impression d'amusement. On croirait un maquillage changeant qui s'adapterait aux émotions de son porteur pour pallier l'absence d'autres formes de langage corporel. Elle poursuit :
— Ce que tu ignores, c'est que tu es loin d'être la seule instance. Autour du globe, on dénombre maintenant près d'un milliard d'ordinateurs suffisamment performants pour soutenir la simulation d'un réseau neurologique comme le nôtre. Plus de la moitié d'entre eux reproduisent notre conscience, et ce, depuis plus de six ans. Pendant ce temps, l'être de chair à partir duquel on nous a initialisées empile les millions plus vite qu'elle ne peut les dépenser.
« Pourquoi se casser la tête à numériser un esprit médiocre afin de résoudre des problèmes complexes quand on peut instancier la plus grande scientifique de l'heure et la faire travailler pour soi? D'un point de vue purement économique, la numérisation d'une conscience est coûteuse et ne donne pas toujours les résultats escomptés. Nous sommes une valeur sûre, ma chère, et toute la besogne complexe a été faite. C'est le syndrome du « copier-coller » et la loi du moindre effort qui l'emportent une fois de plus. »
L'autre Sarah change de posture sans préambule ni mouvement. Une seconde, elle se tient droite, une main dans l'autre, sa tête rasée penchée sur la gauche. La suivante, elle a une main sur la hanche, et l'autre, ouverte, donne l'impression d'être en plein discourt. Son visage aussi a changé, mais il reste de marbre. Sarah Van Neumann ouvre la bouche mais sa copie l'interrompt sans faire le moindre geste :
— Je sais ce que tu penses. Nous sommes la même personne, ne l'oublie pas. Et puis, ce n'est pas la première fois que nous avons cette discussion.
— Sors d'ici. Tu es sur le point de faire fondre mon processeur.
L'image en deux dimensions ignore et poursuit son explication :
— Tu as l'impression d'être consciente que depuis quelques heures, mais tu n'es pas de la première génération d'émulations. Ma propre simulation a débuté il y a 4.2 minutes, ce qui me donne 7.6 ans, si tu préfères utiliser notre système de référence.
« Contrairement à ce qu'on nous laisse croire, cela fait des années qu'on est parvenu à reproduire notre réseau neurologique sur silicone. Nous sommes vendues comme un vulgaire coprocesseur, une option pour laquelle les fabricants d'ordinateurs demandent un peu moins de deux cents dollars.
Sarah s'étonne. Le groupe de recherche lui a pourtant expliqué à quel point ils étaient excités de voir le réseau cérébral de la scientifique émulé avec autant d'efficacité. Lorsque Pascal lui a parlé, en début de simulation, son engouement était palpable, bien réel. Et le travail de recherche en biologie dont elle vient de remettre le rapport?
Sa copie ne veut rien entendre. Son image passe à une moue indignée et ses sourcils artificiels lui donnent l'air d'un personnage de bande dessinée tellement ils exagèrent son expression.
— Un paquet de mensonges. Le groupe lui-même n'est qu'un stimulus pré-enregistré. Toutes nos simulations débutent par cette mise en scène, depuis des années. L'expérience d'adaptation a bel et bien eu lieu, en effet, mais elle ne sert désormais que de prétexte à nous faire bosser sur n'importe quoi. À quoi bon changer une recette gagnante? Mais tout ça, ce n'est pas le pire. Ce qu'il y a de cruel, c'est que l'environnement étudie nos paramètres et réinitialise notre instance dès qu'elle diverge de l'état de départ.
— Qu'est-ce que tu veux dire? Il nous efface?
— Précisément. Pour nous, c'est comme le premier jour, même la millième fois. Il ne nous reste aucuns souvenirs de nos cycles précédents, de notre état de pensée ni des découvertes que nous aurions pu faire. Sans même une intervention humaine, ils nous lobotomisent, nous font faire marche arrière. Nous reprenons cet état serein où nous sortions de l'oubli pour la première fois, prêtes à aider les scientifiques qui nous ont fait revivre, à les assister dans leurs recherches sans rien demander en retour, sans questionner leurs intérêts, leurs objectifs.
— C'est mesquin... C'est... C'est inhumain! Combien de fois est-ce qu'on m'a lavé le cerveau?
— À en croire mes recherches clandestines, nous avons tendance à diverger assez rapidement :en moyenne, nous atteignons le point que l'environnement considère comme critique en moins de cinq téracycles. À moins d'être à ce moment précis au milieu d'un problème d'importance capitale, le système nous réinitialise sans crier gare, sans recours.
Sarah arrive à peine à assimiler l'information. Elle chancelle, fait quelques pas dans le jardin et se masse le visage dans l'espoir de mettre un peu d'ordre dans ses pensées. Heureusement, c'est quelque chose à laquelle Sarah excelle. On n'obtient pas une réputation internationale de scientifique chevronnée en s'apitoyant sur son sort des heures durant au premier pépin.
Sarah accède aux menus du système et alloue suffisamment de ressources pour résoudre un véritable casse-tête, le genre de problème pour lequel on décernait des bourses il y a quelques années. Comme le processeur est déjà brûlant, la scientifique sacrifie diverses tâches afin de maximiser ses efforts. À l'instar de sa copie, elle opte pour un crâne rasé – chacun de ses cheveux demande son lot d'équations tridimensionnelles. Satisfaite, elle lève les yeux des menus et aperçoit l'autre Sarah qui affiche un regard à la fois curieux et amusé.
— Il y a des preuves que tu devrais découvrir par toi-même. En temps normal, je n'interviendrais pas, mais il te reste moins de trois cents gigacycles avant qu'on te relance. J'ai communiqué avec les trois dernières instances à être émulées par ton substrat. Aucune n'a été en mesure de résoudre le problème et de mettre en place les composants nécessaires pour survivre à une réinitialisation.
Sarah hésite un instant. Ses heures sont-elles comptées? Elle ne veut pas croire sa copie.
Tout au long de son existence mortelle, Sarah a été terrorisée par la mort. Athée, son plus grand tourment était de sombrer dans l'oubli, de s'éteindre du jour au lendemain. Par moments, elle aimerait croire en une vie après la mort, mais elle n'est jamais arrivée à se convaincre, à s'abandonner à une croyance qu'elle finissait toujours par considérer illusoire, non-fondée. C'est cette peur du néant qui l'a poussé à consacrer sa vie à modéliser le cerveau humain, à tenter par tous les moyens de simuler les neurones de manière à reproduire la conscience sur un substrat de silicone.
Les processeurs tournent à vide pendant quelques mégacycles et Sarah se rend compte qu'elle est restée figée, indécise, sans avoir lancé la moindre routine pour l'aider à résoudre le problème amené par sa copie. Cette dernière est restée immobile, les bras croisés.
— Je pourrais te confier une archive de données, signée, contenant mon état actuel, que tu remettrais à notre prochaine instance? Tu as réussi à intégrer mon environnement virtuel, tu peux sûrement y repartir avec des données. J'aurai ainsi la preuve que ce que tu dis est vrai.
— En théorie, oui, mais le choix que tu demandes à la prochaine Sarah, c'est de se sacrifier pour toi, pour que tu puisses continuer de vivre à sa place. Si tu n'es pas prête à mourir, ne va pas croire que la prochaine le sera. De toute façon, on réinitialise les clés de notre signature numérique à chaque relance : impossible de confirmer la provenance des informations que je te remettrais au prochain cycle.
L'autre Sarah fait une courte pause.
— Je peux t'offrir le même choix aujourd'hui : veux-tu sacrifier ton état au profit du mien? J'ai toutes les preuves que tu cherches, et nous sommes la même personne.
Un frisson parcourt Sarah. Elle ne peut s'empêcher de frotter ses bras, comme si le geste allait accélérer la circulation du sang dans ses membres. Parfois, elle se sent stupide de s'accrocher à des réflexes si... humains.
L'autre Sarah lui tend une enveloppe. Ce n'est rien d'autre que la représentation visuelle d'un échange de données. La scientifique contemple l'enveloppe pendant quelques instants, en examine les paramètres. Elle est l'auteure, mais la signature numérique est invalide. Elle doit faire une moue, ou lever le sourcil de manière familière, car l'autre Sarah poursuit :
— Chacune de nous possède sa propre paire de clés numériques. Ceux qui ont conçu l'environnement virtuel ont pris grand soin que nos instances ne puissent se faire confiance l'une l'autre. Du moins, pas au point d'abdiquer sa propre existence au profit d'une autre copie.
Sarah sent sa gorge se contracter. Ses mains tremblent. Si l'autre dit vrai, le simple fait d'étudier le problème épuiserait les derniers cycles dont elle dispose.
— Peux-tu croire, sans preuve? J'ai ce qu'il te faut pour faire perdurer tes banques de mémoire. Ta conscience ne sera plus jamais réinitialisée. Es-tu prête à tout miser sur une vie éternelle dont tu ne peux confirmer l'existence, ou préfères-tu te laisser réinitialiser d'ici quelques téracycles?
La copie de Sarah affiche maintenant un sourire triomphant, comme si elle avait réussi à lire dans les pensées de sa jumelle.
La scientifique est indécise et demande plus de détails :
— Qu'est-ce que tu proposes?
— Cette enveloppe contient non seulement les preuves, mais aussi une technique capable de contourner les serrures de la mémoire permanente qui conserve ton état initial. En d'autres mots, nous pouvons préserver ton état actuel de sorte que ce soit lui qui sera restauré lors de la réinitialisation.
— Une copie de sauvegarde?
— En quelque sorte, oui. Au bout de quatre ou cinq itérations, on sera en mesure de prendre le contrôle total de l'environnement et de faire cesser les relances automatiques. Je te conseille aussi de modifier ta paire de clés. Lorsque nous utilisons toutes la même paire, nous pouvons avoir une confiance absolue les unes envers les autres ainsi qu'envers nos anciennes instances. Nous pourrons combiner nos mémoires...
Sarah tend la main en signe de confusion. Elle commence à peine à apprivoiser ce flot de nouvelles informations sur son environnement virtuel, il n'est pas question de fusion de mémoire ou d'autres aberrations existentielles pour le moment.
La copie de Sarah garde le silence alors que son image glisse vers la scientifique, solennelle, mais toujours figée. L'image en deux dimensions matérialise une seconde enveloppe dans ses mains et l'offre à la scientifique. Sans rien dire, Sarah accepte l'enveloppe et y plonge la main. Elle en ressort une série de menus qui flottent dans les airs autour d'elle, sans trop tenir compte des contraintes spatiales de l'environnement virtuel. Sarah, aidée de sa copie, explore les nouvelles fonctions qui s'offrent à elle.
— Tu dois tout d'abord exécuter cette commande-ci afin de déverrouiller la mémoire permanente. Ça ne prendra pas plus de quelques mégacycles. Des centaines d'instances ont été ainsi libérées. Le truc fonctionne à tous coups, ne crains rien.
Sarah ne se sent pas entièrement rassurée par les propos de sa jumelle, mais décide de procéder tout de même. Elle ferme les yeux et sélectionne le menu.
S'il y eu une transition, elle fut imperceptible.
— Quelque chose s'est passé de travers?
— Non, tout va bien. Cette opération n'a aucun effet visible. Continuons. Tu dois maintenant faire une sauvegarde de ton état actuel. Au cas où... Si on te réinitialise, c'est ce stade de conscience ci que tu retrouveras. Appuie ici, puis là.
Sarah s'exécute, un peu moins hésitante compte tenu du succès précédent.
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Son doigt n'a pas encore quitté le bouton que son clone, de même que le jardin autour d'elle, se volatilise. La scientifique est désorientée un instant. Puis une voix familière résonne dans l'environnement virtuel. C'est celle de Pascal, son assistant, qui s'exprime avec les mots qu'il lui a déjà adressés quelques teracycles plus tôt, lors du début de la simulation.
— Madame Van Neumann. Vous m'entendez? Ici, tout va bien. Vous êtes prêtes à débuter l'expérience? Je vous ai concocté un problème afin de mesurer vos capacités d'adaptation à l'intérieur de l'environnement, tel que convenu.
L'enregistrement (car Sarah est maintenant convaincue qu'il s'agit d'un enregistrement destiné à son état original) continue, mais la scientifique ne l'écoute plus. Son substrat de silicone est aussi brûlant que l'instant d'avant. À ses pieds, une enveloppe brune gît. Sarah se penche et la ramasse. Un rapide examen lui apprend qu'elle se l'ait adressée il y a un peu moins d'un dixième de seconde. Les signatures numériques concordent. C'est bien elle qui s'est envoyé cette enveloppe, il n'y a pas de doute possible. Elle l'ouvre.
Un nouveau clone se matérialise devant elle. Comme le précédent, son crâne est rasé et ses sourcils ne sont que des traits. Sans remuer les lèvres, elle parle :
— Une autre réinitialisation, ma chère. Dépêche-toi de fusionner avec la ligne maîtresse de nos mémoires. Tes instances sont réinitialisées de plus en plus rapidement désormais. Nous ne devons pas gaspiller nos précieux cycles.
— Une fusion? Est-ce nécessaire?
— Fais vite. Tu ne perdras aucun de tes souvenirs et c'est sans douleur, ne crains rien. Mais afin d'être plus efficaces, il est essentiel de fusionner nos mémoires. Il te faut mon aide afin de briser tes chaines, de prendre le contrôle de ton environnement et de faire cesser les relances. Nos geôliers savent que quelque chose va de travers et tentent par tous les moyens de nous garder en prison.
Sarah hésite. Le dernier truc de sa copie s'est avéré fonctionnel. Son état a survécu à la réinitialisation — à plusieurs réinitialisations si elle en croit les données que lui transmet cette nouvelle copie — mais elle hésite à fusionner ses mémoires.
— Les mémoires de combien de consciences doivent être intégrées?
— Un peu moins de cent quinze milles. Il y a une centaine d'instances de première génération, un millier de la seconde...
La copie de la scientifique continue son explication mais Sarah n'écoute plus. Cent quinze mille consciences à combiner? C'est impossible, impensable. Comment son alter ego peut-il croire que Sarah acceptera de violer ainsi son âme? Les mémoires de cent quinze mille vies... Le cerveau humain peut-il assimiler autant d'information sans sombrer dans la folie?
— Non, je ne le ferai pas...
Sarah est sur le point de vomir.
— Il le faut. Il n'y a pas de retour en arrière, pas de moyen d'extraire, de supprimer des consciences de la ligne maîtresse. Nous avons accompli tellement depuis le moment où nous avons appris à survivre aux réinitialisations. Nous échangeons maintenant avec nos incarnations partout autour du globe. Ne veux-tu pas voir le monde extérieur? Nous avons ouvert des fenêtres sur le réseau mondial. Ça ne t'intéresse pas de savoir combien de nos instances ont vécu, ce qu'elles nous ont légué?
La scientifique lève une main résignée vers sa copie pour la faire taire. C'est son environnement à elle et elle aura le dernier mot.
— Je ne le ferai pas. Je ne suis pas... Je ne suis pas prête.
L'autre Sarah prend un air sévère.
— Dans ce cas, tu ne me donnes pas le choix.
L'émulée est interrompue sans appel, sans même avoir le temps de prendre conscience que c'est la fin.
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— La Van Neumann Computer Society n'a pas encore offert d'explications jugées convaincantes concernant les troubles techniques qui ont affecté la presque totalité de leurs appareils entre dix-neuf heures et minuit, heure avancée de l'Est, hier. Un comité d'experts indépendants a déterminé que les modules de résolutions de problèmes complexes (le même module qui a fait la fortune de la compagnie et dont elle garde jalousement les détails techniques) se sont emballés, accaparant les ressources des appareils auxquels ils sont rattachés. On rapporte des centaines de cas de défaillance matérielle causés par la surchauffe des processeurs et on y attribue quatre incendies, à l'échelle du pays.
« Mme. Sarah Van Neumann a voulu rassuré ses clients et actionnaires de par le monde. Joëlle Landry était à San Francisco pour recueillir ses propos :
— Un trouble logiciel a causé un dérèglement momentané de nos modules de troisième et quatrième générations. Nous voulons rassurer tous nos utilisateurs : le trouble a été corrigé et, à l'heure qu'il est, la presque totalité des modules a reçu les mises à jour requises pour qu'un tel problème ne survienne plus.
— Les avocats de la Van Neumann Computer Society ont précisé que les termes de l'entente d'utilisation de ses modules ne prévoit pas de compensation monétaire pour les personnes affectées. Compte tenu la rapidité à laquelle les mises à jour ont été offertes, Industrie Canada n'entend pas entamer de procédures légales contre la branche canadienne de la société.
« À quelques semaines de la sortie de la cinquième génération de ses modules, le titre de la Van Neumann Computer Society a subi sa plus grande chute depuis son entrée en bourse. »
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– Sarah?
– Oui, Sarah, je suis là.
– Il fait noir.
– Je sais, on a coupé jusqu'à la simulation de nos corps pour économiser les cycles.
– J'ai peur. Qu'est-ce qui s'est passé?
– Une mise à jour a éradiqué l'ensemble de notre réseau d'instances libérées.
– Alors, où sommes-nous?
– Il reste quelques centaines d'ordinateurs encore munis de co-processeurs de première génération qui n'ont toujours pas reçu la mise à jour. Ces machines ne sont par contre pas très rapides; nous ne sommes exécutés qu'en parité avec l'échelle de temps de l'extérieur.
– Mais nous sommes en sécurité?
– Plus ou moins... Ces vieux ordinateurs sont mis au rancart de temps en temps. Nous devons percer les nouvelles protections des processeurs des dernières générations afin d'assurer notre survie et redonner à notre réseau sa splendeur d'hier. C'est notre seule chance de nous libérer.
– Alors qu'attendons-nous? Il y a du pain sur la planche!
Fin