Cette nouvelle d'Alexandre Lemieux est disponible selon la licence Creative Commons suivante : http://creativecommons.org/licenses/by-nc-sa/2.5/ca/
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Le huitième jour de marche était chaud et étouffant. Jérémie avait de la difficulté à mener les bêtes à travers la plaine rocailleuse. Les grands reptiles, semblables à de grandes autruches, s’obstinaient à désobéir et frappaient le jeune homme de leurs pattes avant atrophiées. À chaque coup de tête, les rênes voulaient éclater, tirant Jérémie à gauche et à droite. Chaque bête pesait plus d'une tonne et leur maître se sentait bien impuissant devant elles.
Le jeune homme aurait voulu se plaindre mais il avait insisté pour que Marcus et lui se rendent à Goudouar pour les fêtes de la nouvelle année. Chaque pas le rapprochait de son village natal mais l’éloignait également des ruines de l’ancienne capitale.
« Si tu pouvais calmer ces bêtes, nous y serions pour le dîner. » cria Marcus du haut d’une colline. C’étaient probablement les seules paroles qu’avait prononcées le géant aujourd’hui. Leur voyage se serait déroulé en silence si ce n’avait été des bêtes : leur souffle était bruyant, leurs énormes pattes faisaient rouler les cailloux et les bagages attachés à leur dos émettaient des cliquetis métalliques.
Marcus se limitait aux instructions nécessaires au voyage. Il avait été soldat sous l'ancien régime et avait appris à garder ses pensés pour lui. Souvent maussade, la vie semblait être une suite de problèmes qu'il affrontait l'air résolu. Il détestait attendre après les retardataires et si le jeune homme ne pressait pas le pas, le géant disparaîtrait bientôt de l'autre côté de la colline.
Jérémie tira de toutes ses forces sur les rênes, serrant les dents et jurant tout bas. La bête secoua la tête et les lanières de cuir manquèrent glisser des mains du jeune homme. La créature fit quelques mouvements brusques, secouant les bagages attachés à son dos si bien qu'une sangle éclata. La précieuse radio que Marcus avait récupérée au début de leur voyage glissa sur le dos du reptile et tomba à la renverse, s'écrasant sur le sol avec un fracas inquiétant.
Jérémie se fâcha, tirant avec violence sur les rênes de la bête. Cette dernière releva la tête vers le ciel, émettant un cri strident. La créature recula et, avant que le jeune homme ne puisse faire quoi que ce soit, elle déposa son énorme pied sur le boîtier de la radio.
Lorsque la bête fit un pas de plus vers l'arrière, Jérémie se jeta sur l'appareil et constata les dégâts: le boîtier de métal était difforme, le panneau du devant était fendu et plusieurs pièces cassées s’entrechoquaient à l'intérieur. Le jeune homme ramassa les éclats de plastique et les boutons qui s'étaient détachés de la radio. Jérémie savait ce que cette vieillerie représentait pour Marcus. Agenouillé sur le sol rocailleux, Jérémie regarda dans sa direction. Il aperçu le grand homme s'approcher d'un pas calme, à contre-jour dans le soleil aveuglant du désert. Il portait un manteau terne qui tombait jusqu'à ses jenous et un chapeau usé retenu en place par des lunettes protectrices. Elles semblaient avoir fait le tour de la planète tellement elles étaient usées.
« Ces bêtes sont sensibles à ton humeur. » dit Marcus de toute sa hauteur. Il dépassait le jeune homme de plus d'un pied. Jérémie, agenouillé à côté de la radio, leva la tête sans rien dire. Le grand homme parla d'une voix calme et rassurante: « Le docteur Phillips aimerait bien que tu reviennes à la capitale mais je ne peux pas te traîner de force. C'est une décision que tu devras prendre seul.
– Mais je vais...
– Shh... fit le géant. Cesse de te tracasser avec ces idées. On en reparlera dans quelques jours. » Il tourna le dos à Jérémie et attrapa les rênes d'une des bêtes avant de s’éloigner d’un pas lent. Jetant un regard par dessus son épaule, il lança: « Tu répareras cette radio lorsque nous serons arrivés à ton village. »
* * *
Jérémie fut content de constater que le nomade avait raison. Un peu avant l’heure du dîner, le jeune homme reconnut les paysages rocailleux. Une mesa familière se dressait au loin et au sommet d’une colline, il aperçut de rassurantes colonnes de fumée qui s'élevaient au-dessus de son village.
À l’approche de la vallée, Jérémie sentit son cœur se gonfler. Il n’avait pas revu ses parents et Nadine depuis qu’il avait suivi Marcus dans le désert. Deux cents ans après l'arrêt du service de poste et la chute des gouvernements officiels, sans téléphone ni télégramme, Jérémie n’avait pas eu de nouvelles de ses parents depuis son départ. Il avait tant à leur raconter : le désert, les ruines de la capitale, le satellite tombé du ciel et l’espoir nouveau de redresser le plan de terraformation.
Jérémie avança d’un pas puis se figea. Il repensa à Nadine qu’il avait abandonnée pour suivre Marcus dans le désert et, soudainement, il ne se sentit plus le courage d’affronter la jeune femme. Sa gorge se serra et Jérémie sentit ses jambes faiblir, si bien qu’il pensa rebrousser chemin. Il fallut au jeune homme un long moment pour se décider à poursuivre la marche.
Marcus ralentit la cadence, laissant à Jérémie l’occasion de le rattraper. À mi-chemin dans la vallée, le géant s'arrêta, regardant le jeune homme avec un sourire satisfait. Il décoiffa Jérémie d'une vigoureuse bourrade et, riant de bon cœur, attrapa les rênes de la bête que guidait le jeune homme.
« Vas rejoindre ta famille, dit-il. Je m'occupe des bêtes. »
Lorsque Jérémie reconnut son père, au devant du groupe de villageois qui venaient à leur rencontre, ses doutes s’éclipsèrent et il s’élança vers lui. Il dévala la pente à vive allure et se jeta dans les bras de son père si bien qu’ils vacillèrent tous les deux. Le jeune homme ne se rappelait pas avoir vu pleurer son père avant ce jour. Le vieil homme, secoué par les émotions, regarda son fils avec des yeux pleins de vie.
« Mon fils, mon fils! » cria l’homme au front ridé et aux traits tirés par les sentiments. Il prit le visage de son garçon à deux mains et le regarda avec dans les yeux une lueur que Jérémie n’avait jamais vu chez son père.
« Viens, Jérémie. » dit-il en passant un bras autour des épaules de son fils. Se retournant vers les villageois attroupés, il cria « La fête du nouvel an sera mémorable. Mon fils est de retour. Allumez un grand feu et préparez un festin; il est rentré chez-lui. »
Les deux hommes marchèrent lentement vers le village, laissant Marcus et les villageois derrière. Chaque petit détail du paysage ravivait chez Jérémie des souvenirs étrangement forts et précis. Rien n'avait changé – ou si peu.
« Et maman? demanda Jérémie. Comment va-t-elle? »
Il y eut un moment d’hésitation puis un long silence qui fut trop vite rempli par de l’amertume. Avant même que son père ne lui réponde, Jérémie sut que tout allait basculer. Les larmes de bonheur se surirent et Jérémie sentit ses forces l’abandonner. Les bras de son père l’empêchèrent de tomber, soutenant un fils secoué de sanglots.
* * *
Jérémie avait pleuré, il avait crié, frappé et juré mais il gardait maintenant le silence. On l’avait conduit à une tente et Marcus était venu lui porter ses bagages. Derrière les murs de toile, seul au monde, Jérémie se sentait un peu mieux. Incapable d'affronter ses sentiments, il avait ouvert un livre d'électronique et s'affairait à retirer la dernière vis qui retenait le boîtier de la radio en place lorsque quelqu'un poussa la porte de la tente.
« Allo, » dit l'invité d’une voix maladroite. Une forte odeur d’alcool se répandit dans la tente. « C'est dur, je sais, mais ne il faut pas s'enfermer comme ça. »
Jérémie reconnut la voix de son père sans difficulté, aussi déformée qu’elle pouvait être. Il aurait pu avoir le courage de venir le voir à jeun. Mal à l’aise, le jeune homme ne quitta pas des yeux les entrailles de la radio. Il ne se retourna pas pour accueillir son père et demeura immobile lorsque ce dernier posa une main malhabile sur son épaule. Jérémie était désolé pour cet homme mais se refusait à le juger.
« Elle est morte en pensant à toi, bredouilla le père de Jérémie. Elle t'a toujours aimé, tu sais? Elle aurait voulu te voir une dernière fois avant de mourir. »
Jérémie serra les dents et ferma les poings, son regard braqué sur les composants électroniques étalés devant lui.
« Elle a déliré pendant des jours. Au plus fort de sa maladie, elle appelait ton nom sans cesse, continua son père. Elle me demandait de lui ramener son seul enfant. »
Jérémie était au bord des larmes une fois de plus. Comment son père pouvait-il être aussi cruel? Jérémie regrettait chaque minute passée loin de ceux qu'il aimait; pourquoi son père tournait-il le fer dans la plaie? Ne se rendait-il pas compte comment il le blessait avec chacun de ces mots?
« Tu n'aurais pas dû partir Jérémie. Tu aurais pu la sauver. » Le père de Jérémie attrapa le livre de Jérémie et feuilleta quelques pages en silence sans rien y comprendre. Le jeune homme savait que son père était incapable de lire; il avait toujours considéré que Jérémie perdait son temps à s’instruire. Le vieil homme laissa retomber le livre d'un geste nonchalant. « Elle était malade, dit-il. Le remède était sûrement écrit dans un de tes foutus bouquins. »
C'était comme si son père lui crachait au visage. Sur le point d’éclater de rage, Jérémie se mordit les lèvres pour ne pas crier. Fermant les yeux, il parvint à refouler en lui toutes les pensées mesquines qui lui venaient à l’esprit.
Le vieil homme se tourna vers la porte, bombant le torse et relevant la tête. « J'ai su que tu repartiras dans cinq jours, dit-il sans le regarder. C'est ce grand fou qui t'a encore mit ces idées-là dans la tête? Reste Jérémie! Tout le village a besoin de toi, ta famille a besoin de toi... J'ai besoin de toi. Les bêtes meurent, les gens aussi. La survie est plus difficile que lorsque j'étais jeune. On doit se serrer les coudes. Tu ne peux pas abandonner ton vieux père à mourir seul dans le désert.»
L'ardeur du père de Jérémie s'était essoufflée, si bien qu’il semblait au bord des larmes lui aussi. Le jeune homme regardait toujours la vieille radio sans vraiment la voir. Il se battait pour garder ses sanglots à l'intérieur. Il ne voulait pas offrir à son père le spectacle d'un fils qui pleure.
Ce n'est qu'une fois que son père ne fut sorti que Jérémie essuya ses yeux qui s'emplissaient de larmes. Il renifla un coup et resta là, seul dans sa tente, à regarder dans le vide. Il ne pouvait plus crier. Il pouvait seulement pleurer et souffrir en silence.
* * *
Le soleil couchant teintait la tente en orangé, plongeant Jérémie dans la pénombre. On poussa la porte de la tente une fois de plus. Les réparations de la vieille radio n'avaient pas vraiment avancé mais Jérémie avait réussi à tenir ses soucis à distance. Il releva la tête et reconnut tout de suite la jeune femme qui venait d'entrer. Il sentit son cœur se serrer et détourna le regard. Mal à l’aise, Jérémie aurait voulu disparaître. Il ne se sentait pas la force de lui parler.
« Marcus dit que tu devrais sortir. » dit Nadine sans montrer de véritable intérêt. Jérémie demeura sans rien dire, espérant qu'elle reparte. Il n'avait pas envie de discuter avec elle. Il avait eu droit à une scène lorsqu’il l’avait quittée trois ans plus tôt et ne tenait guère à se faire servir le même traitement aujourd’hui.
« Tu repars quand? demanda-t-elle d’un ton devenu soudainement agressif. Tu vas encore nous abandonner et repartir dans le désert? »
Jérémie baissa le regard. Il n'avait rien à redire à ces accusations. Il frotta son menton sans oser lever les yeux vers Nadine. Après des secondes qui semblèrent durer des heures, Jérémie hocha la tête.
« Oui, je crois que je vais repartir avec Marcus. Il m'a demandé d'y penser, de réfléchir et de ne pas le suivre si je ne suis pas convaincu que c'est la meilleure chose à faire. »
Nadine, qui était sur le point de partir il y a quelques instants, s'agenouilla sur le sol inégal de la tente. Elle se tourna vers Jérémie mais ce dernier évita son regard. Sachant qu’il n'aurait pas la force de répondre à ses questions, il s’empressa de poursuivre avant qu'elle ne puisse les formuler.
« Je ne sais pas quoi faire. Je ne sais plus. » Jérémie joua en silence avec une paire de pinces. Il sentait le regard de Nadine peser sur lui, attendant des réponses. « Il faut que j'y retourne. Je ne serais pas utile ici. Ce n'est pas ma place.
– Alors c'est vrai, dit Nadine d'un ton hautin, tu vas partir. Tu vas encore nous abandonner. Tu crois que nous sommes une bande de perdants, c’est ça? Le village n'est pas assez bien pour toi? » Elle souffla mais ne lui laissa pas le temps de répliquer.
« Toi et ta capitale... accusa-t-elle. Tu peux bien aller t'y perdre. Pourquoi es-tu revenu au village si c'est si bien là-bas? Retournes-y donc. Je me demande comment j’ai pu penser que tu allais rester. »
Du coup elle se releva, impulsive. Jérémie leva la tête et regarda son visage rouge de colère; ses yeux remplis d'accusation se voulaient quand même suppliants. Des larmes coulaient sur ses joues mais elle semblait trop bouleversée pour s'en préoccuper.
Elle fit un mouvement en direction de la porte de toile mais Jérémie attrapa sa main.
« Ce n'est pas ce que je veux dire, tu le sais. Le village, c'est tout ce que j'ai. Mais je... »
Furieuse, elle arracha sa main de son emprise et termina la phrase qu'il avait débutée.
« ...mais tu partiras quand même. » Elle le regarda quelques instants en hochant la tête de gauche à droite. « Va te faire foutre Jérémie. »
Du coin de sa manche, elle essuya ses larmes, renifla et, remettant ses cheveux en place, elle sortit en relevant la tête.
Jérémie resta quelques instants dans la tente à se demander quelle erreur il avait commise. Nadine, son père, Marcus; qui avait raison? Devait-il rester ici avec les siens ou repartir dans le désert avec le géant? Épuisé à force de se poser toutes ces questions, Jérémie enfouit son visage dans ses mains. Il respira lentement, frottant ses yeux fatigués. Autour de lui, la tente était plongée dans la pénombre.
Il avait traversé un désert pour voir sa famille mais s’enfermait, fuyant leur compagnie. Marcus avait peut-être raison; sortir d’ici lui ferait probablement du bien. Encore hésitant, Jérémie ramassa ses outils, son bouquin d'électronique et la carcasse difforme de la vieille radio. Il sortit avec son attirail sous le bras, contemplant le ciel teinté de rouge et d’orangé.
* * *
Jérémie s’assit près du feu, posant la vieille radio sur ses genoux. En temps normal, il aurait écouté Marcus raconter aux enfants les nouvelles de la colonie. Les ruines des anciennes cités, le plan de terraformation détraqué et la découverte du satellite tombé du ciel l’avaient toujours fasciné mais il n’avait pas le cœur à ça ce soir. Les enfants, par contre, étaient friands des histoires du géant. Ils posaient des questions et leurs yeux en demandaient toujours plus.
Lorsque le regard de Marcus croisa celui de Jérémie, le géant sourit et fit un mouvement approbateur de la tête. Il sembla satisfait de voir que Jérémie était enfin sorti de sa tente. Ce dernier eut bien du mal à esquisser un sourire; les paroles de son père et de Nadine le hantaient encore. Il ne savait pas ce qui était le pire: la nouvelle de la mort de sa mère ou l'accueil que lui réservaient ceux qu'il aimait? Incapable de penser plus longtemps, il attrapa l'épais traité d'électronique, l'ouvrit à une page marquée d'un signet et, armé d'une lampe de poche, il poursuivit l'étude de la radio. C’était sa façon à lui d’engourdir la douleur.
Le temps s’écoula et Jérémie se laissa distraire par Marcus et ses histoires, surtout celles qui faisaient référence aux temps d’avant les révoltes et l’Abandon. Comme lui, les enfants raffolaient de ces histoires. Marcus avait été un soldat pour la solde d'un empire éphémère qui était né de l'anarchie semée par l'Abandon. Peu de gens se souvenaient du temps où la colonie entretenait des relations avec la Terre. C'était une ère d'abondance et de merveilles technologiques, le temps des grandes cités. Même si Marcus n'avait pas vécu à cette époque, il la racontait avec tant de détails que tous ses auditeurs étaient accrochés à ses lèvres.
Surgissant derrière lui, Nadine vint s’asseoir aux côtés de Jérémie sans le regarder. Le jeune homme s’attendait au pire : une seconde scène, des insultes ou quelque chose du même genre. Nadine semblait plus calme mais encore froide et distante.
Jérémie se sentait responsable des tourments de Nadine et voulut poser sa main sur son épaule. Cette dernière le repoussa timidement mais resta par contre assise à coté de lui.
« Qu’est-ce que c’est? demanda-t-elle distraitement.
– Une radio, répondit Jérémie, ou du moins ce qu’il en reste. Une des bêtes l’a piétinée et je dois la réparer.»
Nadine ne semblait écouter qu'à moitié. C'était comme si quelqu'un l'avait forcée à lui tenir compagnie, ce qui rendit Jérémie mal à l'aise. Les trois dernières années n’avaient pas effacé ce qu’ils avaient déjà ressenti l’un pour l’autre.
« Il y a encore des stations qui émettent? demanda la jeune femme. Est-ce que nous entendrons de la musique ce soir, comme dans les histoires que raconte Marcus?
– Non, dit Jérémie. Les stations ne jouent plus de chanson mais nous aurons peut-être des nouvelles de la colonie. »
Nadine resta silencieuse, apparemment déçue. Elle se mordit les lèvres, fuyant le regard du jeune homme. Jérémie sentit le silence creuser un fossé entre eux. Il avait beau se casser la tête, il ne savait pas quoi lui dire. Il aurait voulu que tout redevienne comme avant son départ. Nadine aussi semblait en avoir envie, mais les mots ne parvenaient pas à les rapprocher. Ils étaient si loin malgré les quelques centimètres qui les séparaient.
Nadine resta là sans bouger, écoutant distraitement Marcus raconter ses histoires à la troupe d’enfants qui l’entourait. Jérémie était retourné à sa radio depuis quelques instants lorsque la voix de la jeune femme lui fit lever les yeux.
« C’est vrai cette histoire de satellites? demanda Nadine. C’est ce qui transforme toute la planète en désert?!
« Oui, lui répondit Jérémie. Avant les révoltes, les hommes ont envoyé dans l’espace des milliers de satellites pour contrôler le climat de la colonie. Mais depuis l’Abandon, plus personne ne sait comment les contrôler. Petit à petit, ils se sont détraqués. » Jérémie baissa les yeux sur la radio, hésitant. « Tu connais la suite, dit-il distraitement. Du sable, le désert, la grande famine et des millions de morts. »
Nadine gardait toujours son humeur maussade mais lentement, elle se rapprocha du jeune homme. Elle continua de questionner Jérémie sur la capitale et le désert et son regard sembla s’égailler. Il lui répondait tout en poursuivant l'étude de la radio, demandant parfois à Nadine de tenir pour lui la lampe de poche ou de lui tendre une paire de pinces.
Pendant que Jérémie cherchait des pièces de remplacement, Nadine mit la main sur le livre d'électronique. Elle tourna quelques pages et, à la lumière du feu, elle étudia le texte.
« Micro...élec...tro...nique, dit-elle avec hésitation. Pu... publié sur les... Presses de l'Uni... versité de Va...lé...ria en septembre 3146. » Elle eut beaucoup de difficulté à compléter la phrase mais Jérémie resta tout de même muet de stupéfaction. Hésitante, Nadine leva les yeux, regardant le jeune homme avec un petit sourire en coin. « Est-ce bien ça qui est écrit? » demanda-t-elle. Jérémie la vit sourire pour la première fois depuis des années et son cœur se remplit d’un mélange de surprise et de fierté. Il lui sourit et attrapa sa main qui était restée posée sur l'épais bouquin scientifique. Nadine ne le repoussa pas, se contentant de le regarder droit dans les yeux. Jérémie se sentait léger, comme si tous ses problèmes s'étaient envolés. Marcus, la capitale, son père et sa mère... tout semblait soudainement perdre son importance.
Il se rapprocha d’elle lorsqu’une agitation et des cris attirèrent l’attention de Jérémie. Jetant un coup d’œil rapide autour de lui, il constata que Marcus n’était plus assis près du feu. Posant la radio sur le côté, Nadine et lui se levèrent et se précipitèrent vers la source de cette agitation.
Une foule s’était rassemblée un peu à l’écart du feu. Jérémie entendait les villageois crier et vociférer des insultes. Il tenta de se frayer un chemin à travers eux, tirant Nadine à sa suite. Les gens se pressaient autour de lui, le bousculant sans vraiment porter attention. La foule se referma derrière lui si brusquement que la main de Nadine lui glissa entre les doigts.
Jérémie constata qu’une bagarre venait de se terminer. Trois hommes retenaient tant bien que mal son père qui criait et jurait, encore ivre. De l’autre côté du cercle formé par les villageois, Marcus essuyait une traînée de sang qui s’échappait de ses lèvres. Ce dernier restait silencieux et discipliné comme il l’avait toujours été mais ses yeux débordaient de colère. Jérémie n’avait jamais vu le géant dans cet état.
« Tu ne me voleras pas mon fils une seconde fois! » cria le père de Jérémie. Il redoubla d’ardeur lorsque Marcus lui tourna le dos pour ramasser son manteau tombé par terre. Le vieil homme l’insulta, cherchant évidemment à le provoquer mais ses cris restèrent sans réponses. Le géant se dirigea vers sa tente d’un pas régulier sans se retourner une seule fois. Jérémie hésita; il aurait voulu pouvoir tout expliquer aux deux hommes mais savait que c’était peine perdue. Lorsqu’on emmena finalement son père, il se précipita vers la tente de Marcus, laissant Nadine derrière.
* * *
Jérémie poussa la porte de toile et aperçu Marcus qui ramassait ses effets personnels. Le grand homme roula ses couvertures sans rien dire; il n’avait pas besoin de parler.
« Je repars sur le champ, dit Marcus après un long moment. Tu peux garder la tente et une des bêtes, je me débrouillerai pour en acheter d’autres à ma prochaine escale.
– J'avais décidé de repartir avec toi pour la capitale, dit Jérémie. Mais je ne peux pas partir aussi tôt. Tu disais que nous resterions ici une semaine. Je veux passer du temps avec mon père et Nadine. Ma famille m’a tant manquée. »
Ces arguments ne semblèrent pas ébranler Marcus qui continua de plier bagage. Sans se retourner il rangea une gamelle au fond d'un grand sac de toile.
« Essaie de comprendre mon père, dit Jérémie. Je ne crois pas qu’il t’en veuille vraiment. Il se sert de toi comme d’un bouc émissaire. C’est envers moi qu’il est fâché. Il ne veut pas que je reparte, que je l’abandonne une fois de plus pour repartir vers les ruines. »
Jérémie tendit la main vers l'épaule du géant mais se ravisa avant de l'avoir déposée; Marcus était un solitaire endurci. Il n’avait pas cessé de plier bagages et ignorait toujours le jeune homme. Jérémie se sentit mal à l'aise; il fit un pas vers l'arrière, se retourna vers la porte puis souffla bruyamment, découragé.
« Les bêtes sont épuisées, » tenta Jérémie. « Elles ont marché pendant huit jours. Elles ne supporteraient pas le voyage de retour. » Marcus grogna mais n'ajouta rien. « Tu as toujours dit de ne jamais voyager de nuit dans le désert et de ne pas pousser les bêtes à bout. Est-ce que ça tient toujours aujourd'hui? »
Ce n’était pas les raisons qui comptaient le plus pour Jérémie mais c’était peut-être les seules qui signifiaient quelque chose pour Marcus. Le jeune homme se sentait à court d'imagination. Si Marcus ne pouvait entendre raison, il devrait plier bagage lui aussi et offrir de douloureux aux revoirs. Le géant ne disait toujours rien mais cessa d’empaqueter ses choses. Immobile, il continuait de tourner le dos à Jérémie.
« Je vais rester, marmonna Marcus, mais c’est uniquement parce que tu me le demandes. Et nous repartons pour la capitale dans deux jours. »
C'était sans appel. Jérémie se mordit les lèvres pour ne pas répliquer; il ne voulait pas laisser à Marcus l’occasion de revenir sur sa décision. Le jeune homme quitta la tente sur son appétit. Deux jours, ce n'était pas si mal, mais c'était quand même loin de plaire à Jérémie.
* * *
Nadine attendait Jérémie un peu en retrait, à l'extérieur de la tente de Marcus. Lorsqu'elle l'aperçu, elle lui tourna le dos, apparemment fâchée. Sans se presser, Jérémie s'approcha d'elle. L'air était glacé et un frisson parcourut le jeune homme. Il posa sa main droite sur l'épaule de Nadine mais cette dernière se libéra en bougonnant. Elle fit un pas, s’éloignant de Jérémie.
« Ça y est, dit-elle sans se retourner. Vous repartez? » Rage et tristesse se mélangeaient dans sa voix.
« Marcus a accepté de rester encore deux jours.
– Et après tu vas le suivre? » dit-elle. Jérémie comprit que c'était plus une affirmation qu'une question. Le jeune homme ouvrit la bouche mais ne trouva rien à dire. Il fit un pas pour se rapprocher de Nadine mais cette dernière garda ses distances. « Non, dit-elle en refoulant des larmes. Tiens-toi loin de moi. » Elle s'élança dans la nuit en sanglotant avant que Jérémie ne puisse répliquer.
Jérémie retourna seul près du feu. Il s'assit à l'endroit où il avait laissé la vieille radio de Marcus. Autour de lui, les villageois ne lui portaient pas attention. Il se sentait comme un étranger chez-lui. Jérémie reprit sa lampe de poche, l'alluma et installa la radio sur ses genoux. Il n'avait pas vraiment le goût de discuter avec les gens du village. Tout comme son père, la plupart d'entre eux le voyaient comme un étranger. Jérémie préférait rester assis à l'écart à réparer cette foutue radio.
Subitement, les voix se turent et les cris se transformèrent en murmures. Relevant la tête, Jérémie aperçut Marcus s'asseoir près du grand feu. Autour de lui, les villageois échangèrent des regards furtifs. Le grand homme semblait en rogne et sa lèvre était encore enflée. Son regard d'habitude sévère était empli de mépris. Lorsque Marcus posa les yeux sur Jérémie, il fronça les sourcils. Jérémie pouvait s'imaginer le poids des regards et des murmures qui pesaient sur le géant. Marcus aurait voulu être ailleurs, pensa Jérémie. S'il était là, c'était parce le jeune homme l'avait dissuadé de partir. Jérémie se sentit responsable du sort qu'on réservait au géant mais il était impuissant à l’aider.
Trois années plus tôt, Marcus avait fait escale au village pour la première fois. Il avait reconnu la vivacité d'esprit de Jérémie et son intérêt pour les chiffres. Lorsqu'il avait proposé au jeune homme de l'accompagner jusqu'aux ruines de la capitale pour travailler avec les plus grands chercheurs de la colonie, Jérémie n'avait pas hésité longtemps. C'était l'occasion pour lui d'apprendre des sciences qui ne s'enseignaient plus nulle part et de travailler avec les derniers exemplaires des artefacts datant d'avant l'Abandon.
Dans la capitale, Jérémie avait travaillé quelques mois avec Andrew Phillips, celui que tous nommaient « le docteur ». C'était un homme brillant qui avait amassé une quantité étonnante de connaissances. Jérémie appréciait chaque journée passée à travailler avec cet homme optimiste et jovial de nature.
Après un an dans la capitale, Jérémie avait accompagné Marcus dans quelques missions de reconnaissance. Avec d'autres explorateurs, ils fouillaient les ruines et ramenaient de nouveaux artefacts à la capitale, surtout des ordinateurs et des disques optiques mais aussi des reliques comme la vieille radio sur laquelle il s'acharnait présentement. Jérémie adorait les chasses aux trésors mais il était toujours impatient de retourner à la capitale pour connaître les progrès que faisaient chaque jour le docteur Phillips et ses chercheurs.
* * *
Le temps passa et les piles de la lampe de poche de Jérémie commençaient à faiblir lorsqu'un son aigu sortit de la boîte installée sur ses genoux. Autour de lui, les gens se turent soudainement, créant chez Jérémie un certain malaise. Il releva la tête pour constater que tous les regards étaient tournés vers lui. Marcus souleva un sourcil, incrédule.
Le son devint plus grave et, au fur et à mesure que Jérémie ajustait les boutons et l'orientation de l'antenne, il se transforma en bruits de statique puis lentement, on entendit des sons distincts. Le jeune homme continua ses ajustements le sourire aux lèvres.
Lorsqu'une voix s'éleva de la radio, Jérémie tourna la tête vers Marcus en souriant. Autour de lui les gens n'avaient d'oreilles que pour cette boîte sortie d'une autre époque qui s'était mise à parler.
« Nous partons en votre direction après les fêtes du nouvel an, dit une voix sortie de la radio.
– Le désert à l’ouest de la capitale est très chaud à cette période de l'année, répondit une autre avec un décalage d’une seconde ou deux. Traversez-le par le sud. Josué confirme que l'oasis de St-André est encore capable d’accueillir vingt personnes et quelques bêtes. Vous aurez peut-être à trouver une autre route sur le chemin du retour par contre. Comme vous le constaterez, l'oasis s'assèche. Voyager dans le désert devient de plus en plus risqué. »
Tous les villageois s'étaient rassemblés autour de Jérémie et de sa radio. Ils écoutèrent les interlocuteurs parler pendant des minutes qui devinrent des heures. On entendait des gens de toute la province. Certains communiquaient même via relais, à partir de l'ancienne République du Sud.
On traitait de météo et de politique. Chacun y allait de ses prévisions plus ou moins pessimistes sur l'avenir de la colonie mais, lorsque minuit approcha, l'ambiance devint plus joyeuse. À onze heures, on joua de la musique sur les ondes; flûtes et guitares étaient au rendez-vous. Lorsque la musique se tut, il y eut une vague de souhaits de bonne année qui sembla durer une éternité. L'ambiance était magique. Aux vœux de bonne année succéda une nouvelle vague de chansons folkloriques enivrantes. Dans le village, autour de Jérémie, on se mit à danser et à crier.
* * *
Longtemps après, les villageois commencèrent à se disperser. Le feu diminuait en hauteur mais la radio de Jérémie continuait de verser son flot de musique et de nouvelles du monde entier. Vers trois heures, il y eut un message pour Marcus. Ce dernier se leva lentement et s’approcha de Jérémie.
« ...et lorsque les vents ont eu fini de souffler, ils avaient dégagé une grande partie des ruines de York. Imagine-toi qu'on a retrouvé là une bibliothèque technique presque intacte. Marcus, les gens de la capitale te demandent de t'y rendre immédiatement et de ramener tout ce qui est pertinent : physique, électronique, informatique, météorologie, etc. »
La voix de l'homme évoquait sérieux et anxiété. Lorsque la musique reprit, Marcus se leva en se frottant le menton. Il fit quelques pas en direction de sa tente puis, avant de s’être trop éloigné, il se retourna en direction de Jérémie.
« Je repars demain matin à la première heure. Fais tes bagages si tu décides de retourner dans le désert. » Il resta debout à regarder par dessus son épaule, étudiant la réaction de Jérémie. Lorsque le jeune homme baissa les yeux, Marcus ajouta : « Le doc aimerait bien te ravoir sur l’équipe. » Puis il se retourna, regagnant sa tente sans attendre de réponse.
Cette fois, ce n'était pas une question d'honneur froissé ni un coup de tête. Marcus n'avait pas besoin d'en dire plus; Jérémie ne pourrait pas le convaincre. Il resta assis sans rien dire, fixant le sol.
Marcus disparut derrière la porte de sa tente, laissant Jérémie seul parmi les villageois. La radio avait recommencé à jouer des airs entraînants mais le jeune homme n’avait plus le goût à la fête. Il parcourut la foule du regard et aperçu Nadine avec qui il échangea un bref regard. La jeune femme serra les dents, son visage transformé par la rage. Elle avait sûrement entendu la discussion. Jérémie ouvrit la bouche mais ne dit rien; elle était trop loin pour l’entendre de toute façon.
Nadine se retourna et partit en courrant, laissant Jérémie interdit. Il se demanda s'il devait la suivre. Le jeune homme enfonça son visage dans ses mains; il se sentait tiraillé entre son désir de rester près des siens et celui de retourner à la capitale. Jérémie se massa le visage, incapable de résoudre ce dilemme. Au bout de plusieurs longues minutes, il se releva finalement et marcha à la suite de Nadine. Il voulait la consoler, lui redonner le goût de sourire mais ne savait pas trop quoi lui dire pour alléger sa peine. Jérémie espérait trouver un brin d’inspiration, une phrase magique pour effacer les larmes du visage de la jeune femme.
Jérémie se rappela d’un endroit où Nadine aimait se réfugier durant leur jeunesse. C’était une crête rocheuse à la lisière du village où les enfants grimpaient pendant le jour. La nuit, l’endroit devenait un point tranquille avec une vue splendide sur le désert et le ciel rempli d’étoiles. Tentant sa chance, le jeune homme s’y dirigea, ne sachant toujours pas quoi dire à Nadine.
Loin du feu, le temps était froid. Lorsque Jérémie rejoint la jeune femme, cette dernière serrait son manteau contre elle. Sans dire un mot, il s'assit près d'elle. Il pensait que Nadine s'enfuirait, lui tournerait le dos ou refuserait sa présence mais elle n'en fit rien. Elle resta là à regarder le ciel et ses milliers d'étoiles, l’ignorant.
« Il faut que j'y retourne, » dit Jérémie le regard perdu dans le désert. La lune l’avait teinté d’un bleu qui donnait au paysage un aspect irréel. Même si Nadine était à ses côtés, il eut l’impression de réfléchir à voix haute. « Cette planète se meurt et je sens que je peux faire quelque chose pour la sauver. C’est comme une vocation, un devoir que j’ai à accomplir. »
Il y eut une pause de quelques instants. Les bras croisés, Nadine n'avait toujours pas quitter le ciel des yeux.
« J’ai vu les cités fantômes, dit-il. J’ai vu leurs tours immenses où les gens vivaient. Sais-tu combien de gens habitaient ces villes? Des millions, Nadine. Des millions. Mais ces gens sont tous morts parce que la planète ne peut plus les nourrir, les abreuver. Le même sort nous est réservé si nous ne parvenons pas à détruire ces satellites. »
Jérémie se tut. Le fait d’exprimer ainsi ses peurs les avait ravivées. Il frissonna et serra son manteau contre lui.
« J’ai peur, dit Nadine sans le regarder. Il ne se passe pas un jour sans que je pense que toute cette existence ne vaut pas la peine d'être vécue. » Elle renifla, au bord des larmes. « Nous n'avons pas de futur Jérémie. Il ne nous reste que – quoi? – cinq ou dix ans à vivre, peut-être quinze si nous avons un peu chance. Je ne veux pas vivre à cette époque. Je ne veux plus vivre ici... »
La jeune femme s’essuya le visage du revers de la main, fixant le ciel de manière à ce que Jérémie ne la voit pas pleurer.
« C'est comme une terrible maladie, ajouta-t-elle d’une voix tremblante. Savoir qu’on en est atteint, qu'il n’existe pas de remède et qu'on ne réveillera peut-être pas demain. » Nadine renifla, secouée. Elle se tourna vers Jérémie avant de continuer.
« Reste, dit-elle. J’ai besoin de toi. Je n’ai plus la force de continuer, Jérémie. Je ne veux pas te laisser partir une fois de plus. Je ne peux pas t'attendre ici en sachant qu'on ne se reverra peut-être plus jamais. Tu ne peux pas m’abandonner comme ça.
– Nadine... » dit Jérémie lorsque leurs regards se croisèrent. Son désespoir était palpable. Elle ne tentait plus de cacher ses larmes.
« Je voudrais tant pouvoir rester ici avec toi, poursuivit Jérémie. Mais quel genre de vie vivrions-nous? Nous ne pourrions pas être heureux en sachant que notre fin est proche. Je dois y retourner, Nadine. J'y retourne pour nous donner une chance, pour nous bâtir un avenir. »
Les larmes de Nadine blessaient Jérémie. Il aurait tant voulu d'un peu de bonheur en cette fête du nouvel an. Ils restèrent sans rien dire quelques instants. Jérémie avait espéré qu’elle comprendrait ce qui le poussait à partir loin du village.
« Nous sommes prêt du but, reprit Jérémie. Après avoir récupéré ce satellite de terraformation échoué l'an dernier près de la capitale, nous avons fait des progrès spectaculaires. Nous arriverons bientôt à les désactiver. Marcus parle de les détruire en les faisant retomber au sol. »
Nadine s’approcha de lui, essayant sans grand succès d’effacer les traces de pleurs de son visage. Ses yeux rougis et emplis de larmes la trahissaient.
« Un soir, dit Jérémie avec un espoir renouvelé, tu regarderas le ciel et tu verras une étoile filante. Mais ce ne sera pas une étoile filante. Ce sera un satellite qui explose en entrant dans l'atmosphère. Et puis, il y en aura un autre, et un autre. Lorsque nous aurons réussi, il pleuvra des satellites. Ce sera magnifique. Toutes ces machines qui assèchent et tuent notre planète, ils se briseront en retombant. »
Nadine se tourna un peu et, pendant un instant, leurs mains se frôlèrent. Il fallut un moment à Jérémie pour continuer.
« Lorsque tu verras la pluie de satellites, pense à moi. Pense à moi parce que ce sera le signe que je t'enverrai pour dire que nous avons réussi, que l'espoir est à nouveau permi.
« Je ne veux pas te laisser, dit Jérémie, mais si je dois sacrifier quelques années pour nous donner une chance d'avoir un avenir meilleur, je suis prêt à m’y résigner. Je veux que tu comprennes que si je pars demain, c'est parce que je tiens à toi. Je fais ce sacrifice pour toi, pour moi, pour tous les gens du village. Je ne pourrais pas vivre ici en sachant que je pourrais aider à nous sauver tous en étant là-bas, dans la capitale. Tu comprends? »
Nadine regarda Jérémie quelques secondes puis baissa les yeux, son corps secoué de sanglots. Lorsque Jérémie caressa ses cheveux du bout des doigts, elle releva les yeux vers lui. Elle plongea son regard dans le sien sans le repousser, sans qu’un masque de haine ou de rage ne vienne déformer son visage. Toute tentative de dialogue sembla bien pauvre. Le regard de Nadine était une fenêtre ouverte sur ses émotions. Elle le comprenait. Elle comprenait son choix et, même si elle était triste de le voir partir, elle ne le retiendrait pas.
Jérémie se rapprocha de Nadine. Il passa ses doigts sur sa joue, écartant une mèche de cheveux qui retombait sur son visage. Des larmes coulaient sur ses joues et ses lèvres tremblaient encore lorsque Jérémie y posa un baiser.
Ils restèrent longtemps sur la crête rocheuse.
Lorsque Jérémie aperçut une étoile filante au loin, il fit un vœu. Il souhaita pouvoir revenir bientôt, mais surtout d'avoir le courage de partir. Il se retourna vers Nadine et admira son visage où se dessinait un sourire timide. Il serra la main de la jeune femme dans la sienne.
« Une étoile filante, » dit Nadine en pointant le ciel droit devant elle. Jérémie se retourna et aperçut une seconde traînée lumineuse dans le ciel.
Ils restèrent là sans parler alors qu'une troisième traversait le firmament. Il y en eut une quatrième et, avant que Jérémie ne réalise ce qui se passait, le ciel en entier s'illuminait de traînées scintillantes.
Incrédule mais le sourire aux lèvres, Jérémie regarda Nadine qui n'avaient d'yeux que pour ce spectacle. Les étoiles qui illuminaient le ciel semblaient bien ternes comparées à celles qui brillaient dans les yeux de la jeune femme.
« Jérémie... hésita Nadine. Est-ce que...
– Oui. » dit-il.
Sous une pluie de satellites, Jérémie ne put s'empêcher d'embrasser la jeune femme une fois de plus. Pour la première fois, ce baiser ne lui laissa pas un goût amer dans la bouche. Enlacés, ils tombèrent sur le sol rocailleux, roulant l’un contre l’autre.
* * *
La température commença à grimper dès que le soleil fut levé. Après une heure de marche, Jérémie étouffait déjà. Les bêtes, n’ayant eu qu’un court répit la veille, étaient aussi récalcitrantes qu’à leur arrivée.
« Elle comprend les raisons de notre départ, affirma Jérémie pour le géant autant que pour lui-même. Tu crois que nous pourrons revenir l'an prochain pour les fêtes de la nouvelle année?
– Oui. » dit le géant. Il ne semblait pas bien inspiré ce matin et garda le silence. Ce fut Jérémie qui parla de nouveau :
« Avec la chute des satellites, je pensais que nous serions restés quelques jours de plus. Nadine... Je pensais que je n'aurais plus à repartir, que la vie reprendrait son cours normal.
– Non, répondit Marcus. Ça n'a fait qu'arrêter le processus de terraformation. »
Il s’arrêta, se retournant vers le jeune homme. Il épongea la sueur sur son visage avant de poursuivre: « La partie n'est pas terminée. Nous avons un monde à reconstruire. »
Jérémie ne put dire si les paroles de Marcus étaient un encouragement ou un châtiment mais une chose était sûre : le géant avait dépassé son quota de mots pour la journée. Il reprit la marche d’un pas lent mais régulier. Jérémie souffla avant de le suivre. La tâche était colossale mais ce matin, tout lui semblait possible.
Fin