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Vers un monde meilleur

par Alexandre Lemieux


Je me réveille, une main plaquée contre ma bouche, une autre agrippée à mon poignet. Je panique, tente de me défaire de mon assaillant, mais il ne me permet aucun mouvement. Et puis je réalise : c'est une main de chair et d'os qui me contraint au silence, pas les griffes d'un robot ou les sondes d'un scanner. Dans la pénombre des ruines où je me terre, je ne vois que la silhouette de mon agresseur, à contrejour. Je sens son haleine, son souffle malodorant, mais rassurant à la fois. Lorsqu'il parle, son anglais est populaire et sa voix raboteuse, comme ceux qui passent trop de temps à l'extérieur, à respirer l'air non filtré.

– Ça va aller mon brave. Moi c'est Ray. Je suis bio, pas de craintes. T'as une fuite radio, bonhomme. Tu comprends ce que je dis? J'ai foncé sur toi quand j'ai vu ton signal sur l'écran. Il fallait que j'arrive avant qu'un remâcheur t'attrape. Tu vas devoir sortir de la ville. Je peux te donner un coup de main.

Ma respiration se fait plus régulière et l'homme me lâche. Il a tout à fait l'air d'un soldat. Il me fait une bourrade sur l'épaule avec un rire complice et m'aide à me relever. Je frotte mes yeux. C'est le jour à l'extérieur. Combien de temps ai-je dormi? La question éveille des souvenirs récents. Il me faut plusieurs secondes pour rassembler les événements des derniers jours en une suite cohérente.

Il y a trois jours, le forum des agents décideurs de la zone appalachienne a voté une loi qui décrète la numérisation obligatoire des derniers humains biologiques. Le corpus exécutif est allé de l'avant avec son objectif d'atteindre le 100 % numérique avant la fin de l'année parce que, de toute façon, la biosphère mondiale n'est plus en mesure de soutenir ce qui reste de la population. Tout le monde mourra d'ici le printemps, à en croire les experts.

Lorsque mes pensées s'alignent finalement, je suis pris d'un nouvel élan de panique et je dois me concentrer pour formuler mes propos en anglais :

– Ma femme, mes enfants. Ils étaient à la manifestation il y a trois jours et je ne les ai pas revus depuis. Vous devez m'aider à les retrouver!

#

La manifestation était prévue pour le lendemain et nous travaillions aux derniers préparatifs lorsque ça s'est mis à mal tourner. Nous étions rassemblés près de la chaufferette, dans ce qui avait jadis été une salle de réunion, au deuxième étage d'une tour maintenant affectée à la culture verticale. C'était le centre de notre petite communauté de survivants, ceux qui refusaient toujours à se laisser numériser et à reprendre leur existence dans un monde virtuel. Dehors, c'était la nuit. La température tournait ces jours-là autour de 0°C et le vent soufflait avec plus de force qu'à l'habitude. C'était le 7 février, ce qui ne veut pas grand-chose puisqu'il y a longtemps que le concept de saison a été relégué aux oubliettes par le dérèglement climatique mondial. La tour et les serres roulaient selon le mode hivernal.

Alice, ma partenaire, s'assurait que tous avaient compris ce qu'ils devaient faire d'ici à la manifestation. Je griffonnais au stylo des dessins abstraits autour des mots « entrée en vigueur du règlement de numérisation obligatoire de la population terrestre survivante » quand la lumière s'éteignit. Alice jura contre les éléments et, après un moment, alluma une lampe de poche afin de poursuivre la réunion. Lorsqu'elle eut terminé, notre shérif osa poser la question qui nous brûlait tous les lèvres :

La génératrice ne prend pas la relève? Alice, peux-tu aller jeter un coup d’œil?

Ma partenaire maugréa, mais s'éclipsa tout de même. J'allumai une autre lampe et déposai mon talkie-walkie sur la table pour que tous puissent être mis au courant de ce que ma partenaire constaterait. La génératrice était située au sous-sol de la tour et Alice, qui avait reçu une formation d'ingénieur, était toute désignée pour opérer la maintenance de ce type d'équipement. Le shérif et ses deux adjoints profitèrent du temps-mort pour récapituler entre eux et je me retrouvai sans personnes avec qui discuter.

Je me rendis aux fenêtres crasseuses et rongées par les années d'exposition aux divers polluants de l'environnement. La lune dessinait un halo flou sur le verre sale et une pluie verglaçante s'était mise de la partie. Elle frappait la fenêtre en fortes rafales. Je cherchai la lumière d'un transformateur en flammes, mais ne vis rien d'anormal. Un poteau, mis à rude épreuve par la tempête, avait dû tomber et rompre un câble. Notre petite communauté se faisait un devoir de bien entretenir son minuscule réseau électrique, mais nos ressources suffisaient rarement à la tâche.

Au bout d'un moment, le talkie-walkie grésilla et la voix d'Alice se fit entendre. Elle n'était pas d'humeur à plaisanter.

Qui est l'imbécile qui a piqué la chaufferette de la salle où se trouve la génératrice? Le biodiésel s'est figé dans les tubes d'alimentation. Impossible de démarrer cette satanée machine.

Je... C'est que... commençai-je. On a eu un bris dans la serre de l'aile sud et il fallait remplacer la chaufferette d'urgence pour ne pas perdre la récolte. Je ne pensais pas que...

Alice était en furie et mon explication ne passait pas le test. Les gens autour de moi demeuraient silencieux, comme si cette confrontation était un problème privé qui exigeait une bonne dose de discrétion. Ma partenaire, quant à elle, ne sentait pas le besoin de ménager ses mots pour décrire mon incompétence, mon manque total de jugement et la raclée qu'elle m'infligerait sur-le-champ si elle ne se trouvait pas deux étages plus bas. Sa colère était telle que je n'osais même pas me confondre en excuses.

Jean-François, demande à Xavier de me rejoindre à la porte principale : nous irons enquêter sur la cause de la panne. Je joins notre point de contact parmi les numériques afin de réquisitionner un drone d'entretien. Avec la somme de crédits qu'on leur paie pour notre électricité, ils doivent bien être en mesure de nous aider à rétablir la distribution. Et, J.F, trouve-toi une torche portative et amène ton cul ici pour réparer ton merdier avant qu'on ne perde la récolte de la tour et de toutes les serres.

Xavier, le shérif, avait entendu toute la conversation et s'était déjà levé. J'en avisai Alice d'une voix contrite.

Je t'aime, chérie. Et je m'excuse.

Garde tes remords et viens plutôt réparer les dégâts. Et tu dors sur le sofa ce soir.

Alice coupa là la communication. Un petit quelque chose dans sa dernière remarque me laissait croire qu'elle me pardonnait. Les sourires en coin des autres me confirmèrent que je n'étais pas le seul à avoir saisi cette subtilité.

Cette interruption avait eu raison de notre réunion et, alors que je quittais la pièce, l'assistant du shérif m'offrit son aide. Il s'était déjà chargé d'une tâche similaire afin de démarrer le tracteur de son beau-frère et me rassura : il connaissait les risques liés à une telle opération et la façon de procéder pour de les éviter.

#

J'allai embrasser notre fille dès que j’eus regagné notre logis. Elle dormait à poings fermés sous quelques épaisseurs de couvertures. Avec la panne qui n'avait toujours pas été résolue, il faisait froid dans notre demeure. Nous avions réussi à démarrer la génératrice de la tour, mais sa production était à peine suffisante pour la survie des plantes.

J'attrapai les béquilles de ma fille et passai à la salle familiale où j'entamai de réparer le coussinet déchiré, tel que j'avais promis de le faire. J'avais une heure (peut-être deux) devant moi : la reprise du courant me préviendrait qu'Alice serait sur le chemin du retour. Une bougie de cire brûlait sur la table et chassait les ténèbres, mais n'offrait aucun réconfort contre le froid qui s'infiltrait dans cette vieille habitation modulaire.

Avec la planification de la manifestation et les problèmes des derniers jours à la tour, j'avais délaissé l'entretien de notre demeure. Nous y habitions de depuis moins d'un an et j'avais encore beaucoup à faire pour que nous puissions y vivre en toute tranquillité. La liste des réparations à faire était longue : infiltration d'eau, isolation déficitaire, sans parler du plancher pourri.

Le son de pas sur les marches me tira de ma rêverie. Alice entra en trombe et se dépêcha de fermer la porte derrière elle. La tempête rageait encore à l'extérieur. Ma partenaire avait travaillé sous la pluie et la neige fondante depuis trois heures maintenant et son manteau était détrempé. Je l'aidai à se débarrasser de ses habits. Ses gants étaient imbibés et l'eau trop acide avait commencé à dissoudre les coutures du bout des doigts. Ses mains glacées étaient d'un rouge alarmant et je m'empressai de lui amener un petit bassin d'eau fraîche et des serviettes propres.

Marcov m'avait promis que ces gants résistaient à la pluie. Jusqu'à un pH de 1.6, qu'il avait dit. Je vais lui faire ravaler la prochaine fois qu'il va passer par ici! Ce charlatan ne vend que de la camelote.

Lorsque je l'interrogeai à propos de la panne, elle s'enflamma :

Ils peuvent bien tous aller au diable, ces numériques. Ils ont refusé de nous envoyer un drone de réparation et lorsqu'on a eu terminé de rebrancher les câbles sectionnés, ils ont dit que nous ne serions plus approvisionnés par leur centrale. Ils osent nous traiter de mauvais clients, de payeurs atroces et nous blâment de ne pas entretenir notre réseau comme il se doit. À en croire ce qu'ils disent, nos pannes leur causent des problèmes de stabilité insurmontables. Bande d'emmerdeurs! Nous n'avons eu qu'une seule panne cette semaine. Ils s'attendent à quoi, avec les ressources à notre disposition?

Nous sommes sur le point d'être autosuffisants. Il ne manque qu'une journée ou deux de beau temps pour que nous puissions installer les nouvelles éoliennes. Et puis, ça va donner plus de poids à la manifestation. Toute la communauté tombera en rationalisation demain matin. Plus de gaspillage, plus de dépenses inutiles. Même Gilbert et son cousin se joindront à nous, j'en suis sûr.

J'étais convaincu. Ils y seraient tous, sans exception. Une tournée du secteur en matinée nous garantirait une bonne foule. Lorsqu'une panne sévissait, nous retombions à l'âge de pierre et tout le monde était bousculé. Les numériques venaient de jeter de l'huile sur le feu et nous allions leur montrer que nous ne plaisantions pas.

Deux heures plus tard je m'étais à peine assoupi l'arrivée par hélicoptères des remâcheurs tira toute la communauté de son sommeil. Xavier cogna à notre porte au bout d'une dizaine de minutes, un fusil à la main. La manifestation n'avait pas encore débuté que nous dérogions déjà à notre plan d'action. Il fallait rassembler les gens tout de suite et être devant l'ancien hôtel de ville dès le lever du soleil. Il n'était plus question d'attendre l'après-midi.

Je pris la route avec Alice, Xavier et ma fille Daphné. Nous étions une quinzaine en quittant notre pâté de maisons. Ma fille, trois jeunes enfants et la vieille Mme. Esther ralentissaient notre petit groupe. Alice me demanda d'aller de l'avant afin de vérifier l'état de la tour et des serres avant de les rejoindre à notre point de rendez-vous. J'hésitai un instant, mais le regard sévère de ma conjointe m'enleva le goût de protester.

Je serrai Daphné contre moi. Malgré son handicap à la hanche et sa frêle ossature, elle avait toujours été pour Alice et moi un pilier d'optimisme.

Prends soin de ta mère.

Alice voulut me mettre un fusil entre les mains, mais je refusai. Je ne savais pas comment m'en servir : il serait plus utile pour eux. Elle me traita d'imbécile avant de me pousser devant. Il n'y avait plus de temps à perdre. Je courus vers la tour sans m'arrêter.

Ce fut la dernière fois où je les vis, l'une et l'autre.

#

Ray m'écoute avec la patience d'un bon ami malgré mon anglais approximatif. Il grimace et se dandine d'une jambe à l'autre un moment avant de répliquer :

Tu parles de la manifestation qui a eu lieu devant le townhall? Il n'y a pas eu un seul survivant. Je les ai vus, les vidéos. Ils ont recyclé tous les bios. Personne n'a pu s'enfuir. Ils ont profité du rassemblement pour encercler la foule et numériser tout le monde de force.

Si, avec le climat politique malsain des derniers mois, la nouvelle n'est pas une surprise, elle me frappe tout de même comme une tonne de briques. Je n'arrive pas à aligner mes mots.

– Ma femme n'acceptera jamais ça! Elle s'est toujours battue pour les droits des humains biologiques. Une fois à l'intérieur d'un monde virtuel, elle va se suicider.

– Les agents décideurs le savent. Les bios qui restent sur Terre sont tous des gens convaincus, comme toi et moi, comme ta femme. Il n'y a pas de place pour les gens qui hésitent. Il faut être une sacrée tête de cochon pour vivre dans cette merde.

Notre dialogue nous a menés jusqu'à la cour qu'un soleil glauque illumine. Il fait froid et l'air sec est chargé de particules. Dans ses habits de soldat, Ray fait un geste large de la main, comme s'il m'apprenait quelque chose sur l'état de la biosphère terrestre. Je connais les chiffres. Cette année seulement, le taux d'oxygène dans l'air a chuté de deux pour cent. Les polluants tuent à petit feu, font des derniers humains biologiques des martyrs ambulants. Je regarde Ray et remarque sa démarche inégale et l'infection qui ravage sa narine gauche, une bonne partie de son nez et de sa joue. Il n'est pas beau à voir.

– Non, après s'être fait scanner, les gens aboutissent dans un monde semblable à ce que tu vois autour de toi, avec toute la merde. Ils ont l'impression de se réveiller d'un cauchemar, sans se rappeler le scan ou le remâcheur. La plupart ne s'en rendront jamais compte. Et puis dans leur monde, les choses se mettent à aller mieux. L'air va se purifier sans raison et les médecins vont faire des miracles avec leurs cancers. Je te le dis : si j'étais pas aussi entêté, j'irais me jeter moi-même dans un remâcheur!

Ray rit de bon cœur, mais ça ne suffit pas à effacer la grisaille. Je feins un sourire pour encourager le soldat et lui tourne le dos pour pisser dans un coin de la cour. Mes yeux s'emplissent de larmes, mais je refoule les sanglots. Lorsque je rejoins Ray près de sa camionnette, il m'offre une barre de céréales et un peu de café tiède à même son thermos.

– Est-ce qu'on peut faire quelque chose pour les bios scannés lors de la manifestation? Ne pourrait-on pas leur envoyer un message pour qu'ils se soulèvent de l'intérieur de leurs mondes virtuels?

Tout tourne en accéléré là-dedans. Les nouveaux numériques meurent de vieillesse en quelques uns de nos jours. Désolé, mon brave. Ta femme et ta fille se sont éteintes à l'heure qu'il est. Mais si ça peut aider à faire passer la pilule, dis-toi qu'elles ont rendu l'âme dans un monde meilleur.

– Pourquoi les laisser mourir? Pour des entités éternelles obsédées par l'optimisation des ressources, ça me semble plutôt une perte de productivité.

Appuyé contre sa camionnette avec nonchalance, Ray mâche sa barre de céréales avec minutie, comme si le geste pouvait lui amener des réponses.

– Johnny-boy, (mon interlocuteur m'a attitré ce sobriquet, incapable de prononcer mon nom de manière convenable) ta femme et les autres qui se sont fait scanner de force ne font pas de très bons citoyens virtuels. Ils se rebellent et n'ont pas le goût de vivre pour l'éternité. Tout ce que le corpus exécutif veut, c'est se débarrasser des bios sans trop se mettre le forum des décideurs à dos. S'ils les simulent après les avoir scannés, le forum veut bien regarder ailleurs. T'imagines les économies qu'ils feront lorsqu'ils n'auront plus à offrir les services essentiels aux biologiques? Non, tout est compté, ne t'inquiète pas pour ces pauvres petits cerveaux en bocaux. Ils peuvent bien perdre quelques milliards de cycles à simuler des rebelles un jour ou deux.

Ray semble fier de ses explications. Il prend une gorgée de café et me tend le thermos une fois de plus. Je refuse. Je voudrais frapper le soldat, mais il est armé et plus costaud que moi. Il est vêtu d'habits militaires usés et un drapeau du siècle dernier, celui des États-Unis, ou peut-être du Canada, est cousu sur la manche de sa veste. Un pistolet est sanglé, bien en vue sur sa cuisse. Sa camionnette, par contre, est un véhicule civil bosselé qui présente une plaque d'immatriculation appalachienne à peine lisible sous la poussière et la boue. Il s'appuie contre son véhicule et me regarde d'un air assuré :

– J'ai une petite course à faire, puis je te ramène avec moi. Je sais pas si t'as entendu le speech du chef de l'enclave du Bassin James, mais il offre l'asile à tous les bios de la zone qui veulent bien aider leur communauté. Je pensais traverser la rivière des Awas ici, mais les ponts ont tous été dynamités. On va remonter vers l'ouest, puis vers le nord après le lac. Les gens de l'enclave patrouillent souvent dans cette zone. On leur fera signe dès qu'on verra un navire ou un hélicoptère. Alors, tu montes?

Le plan de Ray semble trop simple, trop beau pour être vrai. Je me retourne et regarde l'édifice écroulé où j'ai passé la nuit. Au sud, les ruines de notre tour ne fument plus. Les numériques l'ont réduit en morceaux à coups de missiles. Je n'ai plus rien à faire ici. Si tous les manifestants ont été recyclés, il ne doit pas rester plus de dix bios en ville. Je suis convaincu que ce nombre décroitra rapidement dans les jours à venir. J'accepte la proposition de Ray et lui serre la main pour sceller le pacte. Il me sourit, dévoile une dentition en piètre état et consent à me donner des détails sur la nature de sa mission :

– Je dois faire sauter un remâcheur. Rien de bien compliqué. J'ai tout ce qu'il faut là-dedans.

Il pointe la plateforme de sa camionnette du pouce, mais je ne vois qu'une bâche difforme gris cendre, tachée d'huile. Une boîte métallique aux motifs de camouflage dépasse un peu. Ce doit être des armes de gros calibres, un lance-roquettes peut-être. J'ai toujours été pacifique, mais je me sens rassuré d'être en compagnie de quelqu'un avec autant de ressources. Je monte dans le véhicule. Ray me tend un cube de vitamines à mâcher et j'accepte volontiers le bonbon.

Au tableau de bord de la camionnette, un écran a été greffé avec plus d'attention pour la solidité et la convivialité que pour l'esthétique. Ray m'explique sa stratégie sans trop s'attarder aux détails. Sur le moniteur, l'icône d'un véhicule militaire représente notre position alors qu'une étoile montre l'emplacement du remâcheur ciblé par Ray.

– C'est une antiquité transférée depuis le groupe africain, un modèle B-455. C'est ce qu'ils envoient dans les villes de taille moyenne. Les remâcheurs plus récents sont tous affairés dans les anciennes métropoles. Ils auront de quoi s'amuser pendant des années. En attendant, le B-455 est facile à déjouer. On va avoir droit à un joli feu d'artifice, Johnny-boy!

Je m'en allais répliquer qu'on risque plutôt de voir un champignon atomique lorsqu’un autre point apparait sur l'écran de Ray. Je ne sais pas ce que c'est. Le point se déplace rapidement et, après quelques secondes, j'entends la turbine d'un drone survoler notre position.

La vieille guimbarde de Ray se fond assez bien parmi les ruines. Malgré cela, le soldat s'empresse d'éteindre l'écran et les autres instruments. Il me brusque hors du véhicule :

– Le drone ne doit pas détecter la camionnette. S'il passe plus près d'ici, un simple scan thermique lui montrerait la présence de bios.

Ray tire une toile isolante de derrière le siège du conducteur. Nous en recouvrons le capot de la camionnette, puis Ray s'empare de deux armes d'assaut avant de fuir vers une ruelle étroite. Lorsque je l'y rejoins, il me met un fusil dans les mains. J'ai beau lui signaler mon aversion pour la violence sous toutes ses formes, le soldat insiste pour m'expliquer les rudiments de manière plutôt télégraphique. De quelques gestes précis, il vérifie l'état du chargeur.

– Les munitions sont coûteuses et je n'en ai pas des tonnes. Fais attention.

Le drone fait un autre passage en rase-motte au-dessus de nos têtes. Ray m'informe que l'appareil n'est pas tout à fait autonome.

– Cette satanée bestiole semble intéressée. Des numériques doivent avoir pris le contrôle. On va devoir la descendre. C'est le temps de te servir de ton arme. Ces fusils sont pas mal intelligents. Tu pointes et tu appuies là. L'ordinateur intégré va ajuster le tir pour frapper dans le mille, ne t'en fais pas trop.

Ray fait un réglage sur mon arme et répète l'opération sur la sienne. Alors que le drone prépare un troisième survol de notre position, Ray le met en joue. J'hésite, mais imite son geste. Il me fait signe et appuie sur la détente.

Je m'attends à un bruit assourdissant, mais le missile miniature prend son envol avec un simple sifflement. Il décrit un grand arc, rectifie sa trajectoire et vient frapper le drone avec une précision chirurgicale. Juste avant l'impact, ce dernier tente une manœuvre défensive de sorte que notre cible va s'écraser au sol plutôt que d'exploser en plein ciel. Au lieu d'être soulagé, Ray semble frénétique.

– Merde Johnny! Il fallait que tu tires toi aussi. Ces petits emmerdeurs ne sont pas de la même génération que le vieux remâcheur. Un missile, c'est pas assez pour en venir à bout. Il va revenir ici pour nous éliminer. Allez, dépêche-toi. Il faut l'achever avant qu'il nous trouve.

Nous quittons la sécurité de la ruelle et prenons place une fois de plus dans la camionnette. Je me retrouve avec les deux fusils d'assaut sur les genoux. Ray rallume son attirail électronique qui nous indique après quelques secondes que le remâcheur atomique s'éloigne maintenant de nous. Le monstre mécanique se déplace lentement. Le lieu approximatif de l'impact du drone est aussi affiché, tout prêt du remâcheur. Ray sort et jette la toile isolante sur la plateforme de sa camionnette avant de reprendre sa place derrière le volant. Il étudie la carte topographique du secteur de la ville et lance la camionnette de manière à prendre le drone par le flanc.

#

Notre détour nous mène à quelques blocs du remâcheur et nous entendons son grondement sourd malgré les bruits de la vieille camionnette. Le mastodonte est en quelque sorte un tube qui convertit toute la matière entrante en un substrat de processeurs autonomes prêt à intégrer le réseau mondial et à simuler les milliards d'humains numériques de la planète. La fabrication des processeurs elle-même est silencieuse, mais le tout commence par de gigantesques meules qui concassent les matériaux primaires, en petits cailloux. Il peut avaler n'importe quoi, en théorie, mais a une préférence pour les objets denses, qui contiennent déjà des métaux.

Ray immobilise la camionnette à quelques blocs du remâcheur. Lorsqu'il coupe le moteur, le vacarme du mastodonte devient omniprésent. Le drone pourrait être n'importe où, mais n'apparaît nulle part sur l'écran de la camionnette. Ray ajuste les paramètres un bon moment, puis s'exclame lorsqu'il parvient enfin à localiser notre cible.

– Ça y est! Cette foutue bestiole ne s'est pas encore remise de son atterrissage forcé, Johnny. C'est notre chance!

Ray récupère son arme et saute par terre. J'attrape mon fusil et contourne la camionnette pour le rejoindre. Le remâcheur est tout prêt : le sol vibre en continu. J'ai peine à comprendre les instructions du soldat. Je dois rester près de la camionnette pendant qu'il ira affronter le drone. Il me répète ses conseils sur l'utilisation de mon arme et m'implore de ne pas hésiter à faire feu si les choses tournent mal. Il me lance un trousseau de clés auquel pend un porte-bonheur usé.

– Voilà les clés du camion. Si je ne reviens pas, fais bouffer ce qu'il y a là-dedans au remâcheur (il pointe la plateforme de la camionnette) et déguerpis au plus vite. J'ai un tablier de plomb quelque part derrière la banquette et les détails de la mission dans la boîte à gants.

Ray s'élance à la rencontre du drone et, désorienté, j'entreprends de comprendre les informations affichées à l'écran de la camionnette. Il n'y a rien de bien sorcier à l'interface. J'y vois la position de notre véhicule, au centre, et celle du remâcheur, du drone et de Ray. Je me suis à peine habitué à suivre et interpréter les informations de l'appareil lorsque le drone se met à bouger. Il semble avoir repéré Ray, et veut lui tendre un piège. Je m'en allais complimenter, à regret, la complexité de l'intelligence artificielle de notre adversaire lorsque je me souviens ce que Ray disait : l'appareil est piloté à distance par des humains numériques.

Je cherche une radio, un moyen de communiquer avec Ray, mais je ne trouve rien. Pas étonnant, puisque Ray travaille en solo. Et puis, s'il avait eu pareil équipement, il m'aurait éduqué sur son utilisation et son emplacement dans la pile de détritus qui encombre la camionnette.

Je sors du véhicule, empoigne mon fusil d'assaut comme il se doit et, après un dernier regard à l'écran pour voir la direction que prend le drone, je m'élance à sa rencontre.

#

Tout arrive trop vite. Un bruit derrière moi, l'adrénaline dans mes veines, mon doigt sur la détente avant même d'avoir vu le drone, puis une série d'explosions. Toute une série d'explosions. Les membres du drone et ses entrailles métalliques volent en éclats autour de moi. Ce sont les cliquetis de mon fusil qui me ramènent à la réalité et m'indiquent que le chargeur est vide, bien vide. Au bout de plusieurs secondes, je parviens à relâcher la détente.

Mes genoux flanchent et je laisse tomber le fusil par terre. L'air est chargé de poussière et mes yeux deviennent rapidement irrités. Mon corps est meurtri et couvert d'éraflures. Lorsque je parviens à ouvrir les yeux, je constate qu'une pièce du drone s'est fichée dans ma cuisse : une longue écharde métallique qui devait faire partie de sa carapace. Au prix d'un hurlement de douleur, je parviens à la retirer. Le sang abonde et je regarde ailleurs pour ne pas perdre connaissance. Je dois regagner la camionnette au plus vite et faire un bandage sur cette plaie. Je m'appuie contre un muret de béton pour me relever et y laisse des taches de sang. Mes vêtements sont en loques. J'abandonne mon arme dans les décombres sans y penser et fais quelques pas en direction du véhicule.

Attiré par l'explosion, Ray m'intercepte à la sortie de la ruelle. Il me questionne, mais je n'entends pas ce qu'il dit. Il passe mon bras par-dessus son épaule et m'aide à regagner la camionnette. Je m'assieds contre celle-ci et tente de contrôler ma respiration. J'ai l'impression d'avoir perdu beaucoup de sang, mais Ray me rassure. D'une main experte, il exécute un bandage.

– Johnny-boy, qu'est-ce qui s'est passé? Le drone, tu l'as eu?

Je réponds par demi-phrases, ce qui ne semble pas embêter Ray. Lorsque l'interrogatoire se termine, je suis suffisamment alerte pour suivre la stratégie du soldat. Il m'aide à me lever et je teste ma jambe : ça ira.

– Nous devons faire vite. Des renforts doivent être en chemin. Il faut éliminer le remâcheur et disparaître avant l'arrivée d'autres drones. Allez, il faut bouger.

D'un bond, le soldat grimpe sur la plateforme.

– Donne-moi un coup de main avec l'appât.

Malgré ma blessure, je grimpe sur le parechoc et aide Ray à rabattre la bâche. Lorsque j'aperçois le corps inerte et intubé jeté au centre de la plateforme, j'en tombe presque par-dessus bord. Il s'agit d'un homme, plutôt jeune et en piteux état. Sa poitrine se soulève au rythme de sa respiration, mais ses lèvres ont une teinte bleutée et les divers tubes et cathéters qui lui transpercent la peau lui donnent un aspect cadavérique. Les boîtes que j'avais cru être des caisses de munitions sont en fait des appareils médicaux qui gardent le jeune homme en vie.

– Allez! Aide-moi à le débrancher.

Je reste immobile, incapable de faire quoi que ce soit. Ray s'agenouille près de l'homme et étudie une série de voyants lumineux. Il semble satisfait. Lorsqu'il se rend compte de ma surprise, il m'explique son plan :

– Si je tire sur le remâcheur à coup de roquettes, on va se payer un beau champignon nucléaire, en direct. Je ne sais pas pour toi, mais je n'ai pas le goût d'être au premier rang pour ce genre de spectacle. Le corps que tu voies là est gardé en vie, mais on l'a infecté d'un virus conçu pour attaquer le remâcheur. Lorsqu'il tombe sur un humain, cette bestiole commence par faire un scan du cerveau. Il aura toute une surprise lorsqu'il scrutera le cerveau de notre ami mort-vivant!

J'ai reculé tout au bout de la plateforme de la camionnette. Je suis horrifié à l'idée d'offrir le corps d'un des derniers humains à un monstre mécanique à la solde d'un gouvernement qui prône le 100 % numérique. Merde, ils parlent de transformer la Terre et la moitié du système solaire en une obscène sphère d'un tissu de processeurs.

– C'est ridicule. Comment un virus biologique peut détruire un remâcheur?

– Le virus n'a rien de bio, Johnny-boy. C'est un virus informatique, implanté dans les cellules du cerveau de l'appât.

Révulsé, je n'en crois pas un mot. Ray, lui, détache le tube attaché à un cathéter et étudie un instant l'écran d'un des appareils médicaux avant de continuer :

– C'est le truc qui a tiré les bios du nord-ouest de la zone africaine le mois dernier. Ils ont éliminé une quarantaine de remâcheurs avant que leur forum accepte de repousser la numérisation obligatoire de dix ans dans ce secteur. La clé, c'est un défaut dans le logiciel qui contrôle la numérisation. On change la composition chimique du cerveau et le programme s'emballe. L'ingénieur à l'origine du remâcheur a détruit le code source fautif et a refusé de corriger le problème après avoir vu ce que le corpus exécutif faisait avec son invention.

– Il y a bien d'autres remâcheurs. La zone africaine n'est pas la seule à en produire. Qu'est-ce qu'un modèle désuet et défectueux fait ici?

– La zone appalachienne s'est jointe tard à la ligue des numériques. Elle n'a pas grand-chose à utiliser en guise de monnaie d'échange. Les vieux B-455 sont quand même efficaces. Ils espéraient que le virus ne traverse pas l'Atlantique aussi rapidement.

Au travers de la fenêtre arrière de la camionnette, le soldat consulte ses écrans. Le remâcheur s'est éloigné de notre position, mais Ray décide de ne pas déplacer la camionnette une fois de plus. Il achève de débrancher l'appât des appareils qui le maintiennent en vie et le lance par-dessus ses épaules. Je ne croyais pas Ray si fort, surtout après les épreuves de la journée.

Je le suis dans les ruines du centre-ville. La cacophonie du remâcheur devient si forte en qu'il nous importe peu d'être discrets dans nos déplacements. L'air est chargé de fine poussière de plus en plus dense à mesure que nous nous approchons du monstre. Ray s'arrête avant d'avoir établi un contact visuel, mais nous sommes à quelques mètres du mastodonte. Seul le coin d'un édifice de briques effritées nous sépare de notre cible. Les mâchoires d'acier du remâcheur n'en feraient qu'une bouchée.

Ray dépose l'appât par terre et tâte son cou à la recherche de signes vitaux. Il doit crier pour se faire entendre :

– Ça va aller. On le laisse ici. Je sors dans la rue attirer son attention, et on dégage. Mais avant, on doit attendre qu'il largue un chargement de processeurs.

– Qu'est-ce que ça a à voir?

Ray souffle d'impatience, comme si la réponse à ma question était évidente. Le vacarme n'a pas de relâche et Ray doit me crier l'explication à l'oreille :

– Ce modèle produit un substrat actif. En d'autres mots, il commence tout de suite à utiliser les processeurs pour optimiser sa productivité. Trop de substrat et le remâcheur va réussir à s'immuniser contre le virus qu'on va lui livrer. Il n'y a pas de risque à prendre. Il faut attendre un largage. Mais ne t'en fais pas, ça ne devrait pas tarder.

La confiance que je porte pour Ray s'effrite avec le mur de brique alors que les mâchoires du mastodonte commencent à gruger l'édifice qui nous sépare du monstre mécanique. C'est trop tôt : le remâcheur n'a toujours pas largué ses processeurs. Ray semble jurer, mais je n'entends rien. Il n'a pas besoin de me donner des ordres précis : en moins de temps qu'il le faut pour le dire, nous fuyons avec l'appât vers un édifice en assez bon état pour nous fournir un couvert.

Le bâtiment tremble et les pierres glissent et tournent sur le sol sous l'effet des vibrations. Ray regarde sa montre. Il semble s'attendre à un largage d'une seconde à l'autre. Les tremblements qui s'intensifient encore nous indiquent que nous sommes toujours sur la piste du remâcheur : ce dernier se rapproche.

Un changement subtil dans la tonalité du grondement donne le signal à Ray. Il s'apprête à sortir à découvert, mais je le retiens et lui crie à l'oreille :

– Il va bien se rendre compte que l'appât et toi êtes différents. Vous ne portez pas les mêmes vêtements et vous n'avez pas la même taille.

– T'en fais pas Johnny, la bestiole soulève tellement de poussière que ses lentilles sont constamment brouillées. Ce modèle de remâcheur est myope comme une taupe.

Je ne suis pas convaincu, mais Ray semble l'être et je lâche sa manche. Il file dans la rue et titube, feint une curiosité malsaine et un malaise certain. Après quelques instants, il vient me rejoindre. Ray prend une dernière fois les signes vitaux de l'appât et fait un geste : il est temps de partir d'ici. Il lance un compte à rebours sur sa montre-bracelet et nous filons en direction de la camionnette.

Nous fuyons le secteur en vitesse. Les routes sont en piteux état et notre véhicule est mis à rude épreuve malgré les efforts de Ray pour éviter les crevasses dans l'asphalte. La vue de la ville, déserte, est désolante. Quelques minutes plus tard, lorsque la montre de Ray sonne, il stationne en trombe la camionnette près d'un épais muret de béton. Ray récupère sa couverture de plomb et deux masques qu'il gardait à portée de la main, derrière la banquette, et nous nous jetons à couvert. Je m'attends au pire et ma voix tremble lorsque je lui demande :

– Qu'est-ce qui va arriver?

– Ce qui arrive lorsqu'un remâcheur atomique s'emballe : la bestiole va exploser, comme une bombe nucléaire. Mais ce modèle ne recombine qu'une petite quantité d'atomes à la fois. Ça ne sera pas si terrible.

Ceux qui ont conçu le virus avec lequel nous avons attaqué le remâcheur ont dû prévoir que les agents devraient quitter les lieux, et pas toujours avec la célérité de troupes de choc. Lorsque le remâcheur explose enfin, la montre de Ray indique 12 minutes et 48 secondes. À la distance où nous nous trouvons, c'est un souffle chaud chargé de détritus et de roches de diverses tailles qui crépite autour de nous, accompagné d'un vrombissement assourdissant. L'instant d'après, c'est le silence absolu. Il me faut un bon moment pour me rendre compte que Ray essaie de me dire quelque chose :

– Il faut regagner l'enclave. D'autres drones ont dû être appelés en renfort. Ils ne devraient pas tarder.

J'hésite un peu à me relever, à bout de nerfs.

– Et qu'est-ce qui arrive maintenant? Les choses vont aller en s'améliorant?

– Le monde est trop mal foutu, Johnny-boy. Si tu voulais un monde meilleur, tu n'avais qu'à marcher droit vers le remâcheur, te laisser scanner et joindre les numériques. Il n'y a pas grand-chose de bon ici, mon grand. Mais t'es en vie, merde! Respire. Tu la sens cette puanteur, cette poussière malsaine qui nous tue à petit feu? Tu sens la douleur dans ta cuisse? C'est la preuve que tu vis. Et tant qu'il y aura des bios sur cette planète de merde, je peux t'assurer qu'on va se battre pour mener la vie dure aux numériques et à leurs machines.