Cette nouvelle d'Alexandre Lemieux est disponible selon la licence Creative Commons suivante : http://creativecommons.org/licenses/by-nc-sa/2.5/ca/ Plus de détails sur le site de l'auteur à l'adresse suivante : http://www.fortrel.net/emilie/ Par les beaux yeux d'Émilie par Alexandre Lemieux " Papa, veux-tu écouter la séance d'information jusqu'à la fin avant de décider de manière aussi catégorique ! - Ça ne sera pas très long, M. Simard, " renchérit la conseillère. Depuis mon accident, ma fille s'est mise dans la tête que j'ai besoin d'un implant Virtuaplex pour continuer à vivre. Ils me traiteront de vieux jeu si ça leur chante, il n'est pas question que je laisse quiconque sectionner ma moelle épinière pour y insérer un implant, aussi récent et à la fine pointe de la technologie soit-il. Émilie devrait se contenter de m'avoir traîné jusqu'aux bureaux de Virtuaplex. C'est un exploit en soi. Si je coopère et visionne avec diligence le matériel publicitaire, ce n'est que pour faire plaisir à ma fille. La vidéo montre un cycliste puis passe à une autre image où on voit le sujet dans le fameux harnais Machin-Truc. Ses membres bougent de manière à simuler les mouvements du cycliste, mais on dirait un pantin désarticulé manipulé par un marionnettiste ivre. Je retiens un éclat de rire. " Avec Virtuaplex, la perte d'un membre n'est plus un obstacle à la pratique de vos activités favorites. " Je sens la main d'Émilie se resserrer sur mon bras, comme si je n'avais pas compris que cette phrase m'était destinée. " Des recherches cliniques ont démontré que les victimes de graves accidents récupèrent l'usage de leurs membres jusqu'à 20 % plus rapidement qu'avec des traitements de physiothérapie traditionnelle. " Un autre fondu : prise de vue à couper le souffle sur un pic rocheux. J'en ai assez vu, mais j'ai promis à Émilie d'écouter jusqu'à la fin. Je me cale dans mon fauteuil roulant, pense à croiser les jambes, et me rappelle qu'elles ont toutes deux été sectionnées au dessus du genou. Est-ce que ce truc peut vous guérir du syndrome des membres fantômes ? " L'escalade n'aura jamais été aussi sécuritaire qu'avec Virtuaplex. Choisissez votre niveau de difficulté et lancez-vous à l'attaque de la montagne sans craindre de tomber. " Mais qu'est-ce qu'ils vont inventer après ça ? " Pratiquez vos sports favoris en compagnie de vos amis ou laissez Virtuaplex vous jumeler à d'autres joueurs de votre calibre. " On se croirait dans une agence de rencontres. " Virtuaplex, la nouvelle génération de réalité virtuelle, maintenant offerte au Canada. " Le vidéo se termine, et la vendeuse – non, la conseillère – me regarde avec un large sourire. Je feins un sourire moi aussi ; je me vois mal lui dire : " Ma fille m'a traîné ici de force. Je n'ai pas vraiment l'intention d'acheter quoi que ce soit, merci. " Je simule un air intéressé, ramasse quelques formulaires et une carte d'affaires. La conseillère va jusqu'à inscrire son numéro personnel à l'arrière. Je me demande quelle commission elle peut toucher. Après des salutations de routine, ma fille et moi sortons du bureau. Nous nous arrêtons devant la porte de l'ascenseur. " Je vais te reconduire à la maison, papa. Isabelle et moi sortons à Ottawa ce soir. Je vais la rejoindre pour le souper. - Je peux conduire. Nous sommes presque à côté de son appartement ici. Je vais t'y déposer en passant. Tu reviendras à la maison en taxi. - Je préférerais aller te reconduire. Depuis ton accident... - Émilie Simard, je suis assez grand pour me débrouiller seul. Il me reste mes deux bras : je peux conduire ma voiture. Je n'ai pas besoin que tu me surveilles constamment. - Mais... - Pas de " mais ". Va voir ton amie et passe une bonne soirée. C'est un ordre. " * * * Je me suis levé tôt, j'ai grimpé dans ma chaise et je suis passé à la salle de bain. Pour plus de mobilité, ma chaise roulante se convertit en véhicule à deux roues, maintenue en équilibre grâce à une batterie de gyroscopes. Dans son harnais, mon corps est à la même hauteur qu'avant mon accident, me permettant d'effectuer mes tâches quotidiennes avec facilité. Je peux me voir au complet dans le miroir de la salle de bain. C'est pratique pour me raser, peigner ce qui me reste de cheveux et étudier mon portrait. Après avoir fait ma toilette, je sors de la salle de bain et je tombe face à face avec un homme dans la vingtaine en sous-vêtements. Émilie a ramené un garçon à la maison une fois de plus. Il est défiguré par deux affreux yeux vitreux sans paupières ni pupilles. Je reste interdit quelques secondes, puis lui cède finalement la voie. Je ne peux m'empêcher de regarder au passage ses yeux. On dirait des verres fumés réfléchissants. Le jeune homme s'enferme dans la salle de bain et, après quelques instants à contempler la porte close devant moi, je me décide à rouler vers la cuisine. Je ne comprends pas ce qui pousse cette génération à se mutiler le corps avec des implants aussi envahissants. Des yeux bioniques... Pourquoi se défigurer à ce point ? Un zoom de 50X, une vision nocturne et une caméra intégrée : ce n'est pas suffisant pour me faire greffer ce genre de trucs. Et où peuvent bien être ses vrais yeux ? Dans un bocal de formol à la maison ? Dans la cuisine, je me verse une tasse de café. J'y ajoute crème et sucre, puis j'attrape le journal du matin laissé sur le coin de la table. Je fais passer ma chaise en position " assise ", m'installe à table et commence à feuilleter le journal. Le jeune homme quitte la salle de bain quelques minutes après y être entré et retourne à la chambre d'Émilie sans m'adresser un seul mot. Lorsque les deux amoureux se décident à quitter leur tanière, il est déjà onze heures, et j'ai depuis longtemps terminé la lecture de mon journal. Je dépose une crêpe sur le plateau et le porte à la table, près d'un bol de fruits frais et d'une carafe de café fumant. Mon instinct de père m'a indiqué le bon moment pour allumer la cuisinière afin que les crêpes soient bien chaudes lorsque ma fille se pointerait le nez dans la salle à dîner. Ou peut-être est-ce simplement l'habitude de vingt-quatre ans de vie commune. On vient à connaître ses enfants presque autant que soi-même. " Papa, je te présente Déreck. Déreck, voici mon père. " Je fais signe de la tête, mal à l'aise face à ses yeux de cyborg. Je ne sais pas où il regarde et ça me donne la chair de poule. Comment peut-on passer ses jours avec un conjoint aux yeux cybernétiques ? Il est impossible de lire son humeur, de savoir si son sourire est honnête ou pas. Je deviendrais dingue en quelques jours. " J'ai fait des crêpes, signalé-je malgré l'évidence. Le café est prêt. " Déreck entoure son bras autour d'Émilie et lui chuchote quelque chose à l'oreille. " Papa, dit-elle, il y a ce restaurant que Déreck n'a pas arrêté de me parler. Il paraît qu'ils font des déjeuners super. " Je ne dis rien, mais fronce les sourcils. Déreck enfile déjà ses souliers. Émilie attrape leurs manteaux et revient à la salle à dîner. " Tu en fais trop, " souffle-t-elle à voix basse. " Tu le rends mal à l'aise. On va déjeuner. Je repasserai plus tard dans la journée. " Elle dépose un baiser sur ma joue et file vers la porte. Elle glisse ses pieds dans ses sandales et va rejoindre Déreck, qui l'attend déjà sur le perron. La porte se referme. Je prépare un copieux petit déjeuner pour ma fille et son copain et on me plaque là, sans le moindre remerciement ni l'ombre d'un remords. Je lancerais la spatule que j'ai entre les mains si ce n'était pas si compliqué pour moi de ramasser des objets sur le sol. Qui m'a foutu une fille pareille ? Elle a le caractère de sa mère. Et elle se demande encore pourquoi j'ai demandé le divorce. * * * " Déreck, t'as vraiment pas été correct avec mon père. - Il m'aime pas, c'est tout. T'as vu la façon dont il me regardait ? " Déreck déchire un morceau de croissant avec ses doigts et continue de parler en mastiquant. " Je suis pas dans les grâces du paternel, mais je m'en fous. Je n'arrêterai pas de vivre pour ça. " Amener Déreck à la maison a été une erreur, mais il est si charmant. Ses yeux bioniques lui donnent un look mystérieux qui me fait frissonner. Je redeviens une petite fille lorsque je suis avec lui. Je porte la tasse de café à mes lèvres, prends une petite gorgée et le contemple. Il a rapidement changé de sujet. Il me raconte son dernier voyage aux Philippines, les problèmes qu'il a eus pour rentrer au pays avec ses nouveaux implants même si tout était en règle. Je l'écouterais parler pendant des heures. Lorsqu'il m'annonce qu'il doit aller rejoindre des amis afin de compléter un travail pour son cours de mise en marché, je l'embrasse et le regarde ramasser ses choses. " Je vais attendre un peu ici. Appelle-moi ce soir. " Si je n'étais pas en public, je lui sauterais au cou et déchirerais ses vêtements plutôt que de le laisser partir. Il s'en va néanmoins, et je me retrouve seule à siroter mon café. Je me remémore la nuit passée lorsqu'un bruit familier résonne dans ma tête. Autour de moi, les gens n'ont rien entendu, puisque mes implants m'injectent ce son directement dans mon nerf auditif. Le nom d'Isabelle se superpose discrètement à mon champ visuel : elle me demande d'entamer une discussion en réalité virtuelle. Dans mes oreilles, sa voix se fait entendre. " Émilie, j'ai un petit quinze minutes entre deux cours ; viens me raconter comment s'est terminée ta soirée. " Je serre ma bourse contre moi et prends une position confortable. Avec quelques mouvements d'yeux, j'active la conversation, laissant mes agents virtuels surveiller l'espace autour de moi pendant que je suis dans le monde virtuel. Une chaleur accablante me frappe dès que les flux nerveux induits prennent le dessus sur la réalité. Isabelle a choisi un sauna comme lieu de rencontre, et les vêtements de mon avatar ne sont guère appropriés. D'un mouvement de la main, j'accède au menu de la simulation et choisis parmi les suggestions vestimentaires. Une serviette fera l'affaire. Je m'étonne à chaque fois du réalisme des environnements auxquels Isabelle a accès. Son abonnement doit coûter une petite fortune à ses parents. Les planches de cèdre me brûlent les pieds, et l'air chargé d'humidité est à peine tolérable. La voix d'Isabelle me parvient de derrière moi. Je me retourne et marche vers le banc situé à côté du sien. La jeune femme a roulé sa serviette pour s'en faire un oreiller et est étendue, nue, sur le banc de bois. Son avatar est d'une perfection à couper le souffle. On peut à peine le différencier de l'originale. J'arpente le sauna du regard, un peu mal à l'aise par le manque de pudeur de mon amie. Je dois avouer que même ma serviette semble de trop dans cette chaleur. Je sens une goutte de sueur se former sous mes seins et glisser sur mon ventre. " C'est l'amour ? demande Isabelle. Est-ce que le prince charmant que tu as ramené chez toi s'est transformé en grenouille dans ton lit ? - Qu'est-ce que tu racontes là ? Bien sûr que non. Il est superbe, jusque dans les moindres détails. - Les moindres détails ? - Oui, sur toute la ligne, dis-je en souriant devant le sous-entendu. Je me sens légère comme le vent, mais je ne sais pas si ça va durer. Il est gentil avec moi et tout, mais je ne crois pas qu'il soit du type à s'attacher. J'ai l'impression de vivre dans un rêve, d'être sur le point de me réveiller et de me rendre compte qu'il ne voulait qu'un peu de compagnie. Tu as vu la façon dont il te regardait hier. C'est évident que c'est dans ton lit qu'il voulait finir la soirée, du moins jusqu'à ce que Sandra te couvre de baisers. - Tu ne crois pas qu'il désirait encore plus terminer la soirée dans mon lit, entre Sandra et moi ? Tu connais les hommes... Mais ne t'inquiète pas, Émilie, tu n'as rien à craindre. Sandra et moi sommes des dures : pas d'hommes dans nos lits. " Son ton frôle le ridicule mais je sais qu'elle dit vrai. Elle a eu plusieurs compagnes depuis que je la connais – elle a même tenté de me faire du charme à quelques reprises – mais jamais d'homme. " Si on parlait de choses sérieuses. Tu m'as promis tes enregistrements sensoriels, et Déreck aussi. - Je sais, mais... - Tu ne vas pas revenir sur ta décision ? Émilie, c'est pour faire avancer la science. " Elle sourit, comme si elle ne croyait pas elle-même au sérieux du projet auquel elle a investi les trois dernières années. " J'ai besoin de ces fichiers pour mieux comprendre les flux sensoriels lors des relations sexuelles. C'est très sérieux. Et ça demeure ultraconfidentiel. - Tu vas essayer de me faire croire que tu ne te repasses pas un fichier en simulation sensorielle lorsque Sandra est en congrès à l'autre bout de la planète ? - Franchement, dit Isabelle en prenant des airs de vierge offensée. Sandra et moi formons un couple très ouvert. Je n'ai aucun besoin de me taper l'enregistrement de quelqu'un d'autre. Je peux ramener quelqu'un à la maison si ça me chante... tant que je lui enregistre les flux sensoriels. - Perverse va ! lui lancé-je. Je t'envoie mes fichiers. Tu demanderas à Déreck pour les siens, c'est trop personnel pour que je te les transfère aussi. - Alors, tu as ses fichiers ? Tu les as repassés ? Comment est-ce que tu trouves ça, baiser dans la peau d'un homme ? C'est la première fois que tu as un gars dans ta vie avec les implants pour faire ça, non ? - Est-ce qu'on peut parler d'autres choses ? J'ai l'impression qu'on finit toujours par parler de sexe ! - D'accord, d'accord. Mais à vrai dire, je vais devoir te laisser. " Isabelle se lève, me tournant le dos. Elle étire ses longs membres d'athlète et s'examine distraitement. " Je n'ai pas trop engraissé ? lance-t-elle en poursuivant l'inspection de ses courbes. - Isabelle, c'est un avatar. Ai-je vraiment besoin de répondre ? " Elle me regarde par-dessus son épaule et me fait un clin d'oeil avant de s'évaporer. Une voix venue de nulle part retentit brutalement et m'annonce que je serai facturée si je désire poursuivre la simulation, maintenant que l'instigatrice de la conversation s'est déconnectée. D'un mouvement de la main, je retourne à la réalité. * * * Je viens de m'installer à table lorsqu'on sonne à la porte. Irrité, je fais passer ma chaise en position " debout " et me dirige vers le hall d'entrée alors qu'on sonne une fois de plus. Quel type d'effronté se permet de déranger les gens à l'heure du souper en s'acharnant sur le bouton du carillon ? Pense-t-il que ça me fera rouler plus vite ? Je m'arrête, et l'autre appuie une fois de plus sur le bouton. Je sens ma patience s'évaporer à chaque sonnerie. J'appuie sur l'écran situé à droite de la porte et active la caméra extérieure. En chaise roulante, on n'est jamais trop prudent lorsque vient le temps d'ouvrir à des étrangers. Mon sang, déjà réchauffé par l'emploi abusif du carillon, bout dès que j'aperçois l'image sur l'écran. Le nouveau copain d'Émilie est debout sur le perron, seul. Insatisfait des résultats obtenus jusqu'à maintenant, il entreprend de frapper à la porte. " Émilie n'est pas là, " crié-je. Le micro transmet mes paroles, mais j'ai parlé suffisamment fort pour qu'il m'entende même sans l'intervention de mon appareil. " Papa, c'est moi, c'est Émilie. Je... Déreck... Ça va mal. Papa, ouvre. J'ai besoin de toi. " J'écoute Déreck parler sans même m'imaginer qu'il peut y avoir une once de vérité dans ses paroles, mais, au fur et à mesure qu'il parle, je sens dans sa voix un tremblement qui ne colle pas. Ce n'est pas le jeune homme arrogant qui a levé le nez sur mon déjeuner ce matin. " Papa, c'est moi. Je t'en supplie, ouvre-moi. Tu ne me crois pas ? Pose-moi une question, n'importe quoi. Quelque chose que Déreck ne peut pas savoir. - D'accord, " dis-je incrédule. Je réfléchis quelques secondes, puis lui demande : " Lorsque nous sommes allés au zoo, à St-Félicien – Émilie devait avoir douze ans – qu'est-ce que j'ai voulu donner à manger aux ours ? - Frédéric. Tu voulais donner Frédéric à manger aux ours pour rigoler, et maman t'a fait une crise monstre parce que tu l'as suspendu au-dessus de leur enclos. " La réponse me confirme que, pour une raison qui m'échappe encore, c'est bien Émilie qui se retrouve dans le corps du jeune homme. Je tire le verrou de la porte et Déreck – ou plutôt Émilie – se jette à mon cou. Les gyroscopes de ma chaise combattent ce brusque mouvement. Les vêtements criards de Déreck, sa barbe de deux jours et son odeur rendent cette accolade étrange. Je me répète qu'il s'agit d'Émilie, mais une partie de moi refuse d'y croire. Une tape amicale dans le dos du jeune homme est le seul geste de réconfort que je parviens à prodiguer. " Qu'est-ce qui s'est passé, Émilie ? " dis-je en me défaisant de son étreinte. Ma fille, sur le bord de la crise de nerfs, doit s'y prendre à trois fois pour aligner une explication compréhensible : un logiciel, qu'un ami de Déreck a développé, encode et redirige les flux sensoriels des implants de deux personnes. Quelque chose a mal tourné et tout est devenu noir. Lorsque Émilie a repris conscience, elle était toujours dans le corps de Déreck, mais ce dernier n'était nulle part. " Tu n'as qu'à te déconnecter. - Ça ne fonctionne pas. Le logiciel du copain de Déreck est encore au stade de développement. Déreck et moi avons trouvé un bogue ou deux avant ma perte de conscience. Et maintenant, pas moyen de me déconnecter. J'ai besoin d'aide, papa. J'ai tout essayé. Fais quelque chose. " Émilie s'effondre sur une chaise, le visage de Déreck dans les mains. Ce corps qui n'est pas le sien est secoué de soubresauts, et si ce n'était des yeux artificiels, des larmes couleraient sur ses joues. Je referme la porte, fais passer ma chaise en mode " assis " et m'approche de ma fille. J'hésite avant de poser une main sur le genou du jeune homme. Émilie lève la tête et me regarde avec les énormes yeux sans pupilles de Déreck. Elle me sourit, un sourire que je reconnais dans le visage d'un étranger. Je dois agir, mais j'ignore par où commencer. Ma fille est prisonnière dans un autre corps, et, pire encore, il y a de bonnes chances que quelqu'un se promène avec le sien quelque part en ville. " As-tu essayé de prendre le contrôle du système de Déreck? Il doit bien y avoir un connecteur quelque part. Tourne-toi. - J'ai tâté partout et je n'ai rien trouvé. Il m'a dit qu'il faisait tout par interface sans-fils, et je n'ai trouvé aucune faiblesse dans son protocole de sécurité. " Je reste quelques minutes à réfléchir. L'informatique et les implants n'ont jamais été mon dada, même si nous sommes constamment submergés par les technologies. Je ne m'y connais pas autant que ma fille, qui avoue être à court d'idées. Que puis-je faire de plus? " Comment ça fonctionne, votre truc d'échange de corps ? - Je te l'ai dit tout à l'heure. Ça intercepte les flux nerveux, ça les encode et les transmet par Internet jusqu'au système de l'autre, où ils sont décodés et joués en temps réel via l'implant. C'est comme de la réalité virtuelle, sauf qu'au lieu d'un monde artificiel, c'est l'environnement de l'autre que l'on perçoit. - Et ces flux nerveux passent par le réseau ? - Oui. Comme lorsque je me connecte pour parler avec des amis. - Alors si on coupe la connexion, ça empêcherait les flux nerveux d'être échangés, non ? - Mais papa, il y a des tours partout. Il n'y a pas un seul mètre carré dans toute la ville qui ne soit couvert par le réseau. " Je transforme ma chaise en mode " debout " et me dirige vers la porte d'entrée. J'enfile mon manteau et prends les clefs de ma voiture, prêt à sortir avant même que ma fille ne réagisse. " Qu'est-ce que tu fais ? demande-t-elle. - J'ai la solution à ton problème. On va au chalet. C'est dans le fond des bois et le seul point d'accès sans-fils est la tour que j'ai faite installer il y a trois ans pour que tu puisses parler à tes amis. On n'aura qu'à la mettre hors circuit et tu retrouveras ton corps. " Ma fille fronce les sourcils, semble étudier ma théorie puis conclut : " Papa, tu es un génie ! " Émilie se lève et se précipite vers moi. Elle passe près de me renverser une fois de plus, et les gyroscopes de ma chaise doivent se battre contre le poids du corps de Déreck, auquel ma fille n'est pas encore habituée. Elle se décroche de mon cou et s'éloigne de la porte d'entrée. " Où vas-tu ? - À la salle de bain. Une envie pressante. - Assieds-toi. Tu n'es pas habituée à manipuler ce type d'engin et tu risques de faire un dégât. " * * * Mon père a passé la première heure du voyage à me raconter que dans " son temps ", il devait chercher les points d'accès sans-fils lorsqu'il n'était pas chez lui. C'était un peu avant ma naissance, avant que le gouvernement Lupien ne démarre son grand projet de " Québec sans-fils ", une entreprise d'envergure qui a laissé chaque petit village avec ses propres tours de communication, et toute la Nation avec une dette colossale. Il m'a rappelé pas moins de trois fois comment il s'était opposé à cette entreprise, me racontant les manifestations auxquelles il a participé. Il omet à chaque fois son séjour en prison que mon oncle Gabriel m'a révélé. C'est un discours qu'il m'a répété tant de fois que je n'écoute la discussion – le monologue, devrais-je dire – qu'à moitié. " Mais qu'est-ce que vous faisiez à changer de corps au juste ? " demande mon père un peu après avoir passé la sortie Gracefield. Je feins la sourde oreille, mais il ne lâche pas prise. " Est-ce que je peux avoir un peu d'intimité ? Je ne te demande pas un rapport à chacune de tes sorties. - Mais je ne suis jamais revenu d'une sortie dans le corps d'un drogué avec des yeux de mouche. Ma fille, tu vas devoir faire attention à tes fréquentations. - Je déteste quand tu prends cet air moralisateur. Tu as fait ton lot de conneries quand tu avais mon âge. Laisse-moi faire les miennes. " Il grimpe aux rideaux, me sermonne sur le monde changeant, les maniaques qui courent les rues – il écoute vraiment trop les nouvelles – et qui n'attendent qu'une occasion pour abuser des jeunes femmes. Je rétorque avec les protestations d'usage de l'adolescente que je ne suis plus. En cinq minutes, je croise les bras, tourne la tête et regarde défiler le paysage. Réaction enfantine qu'il est trop facile d'avoir lorsque le dialogue n'avance plus : bouder. L'autoroute 5 est ennuyeuse. De Gatineau à Maniwaki, on ne voit guère autre chose que des arbres et des petits villages. Heureusement, nous quitterons bientôt l'autoroute pour nous éloigner à travers les bois, jusqu'à notre chalet. Occupée comme je suis avec mes cours et mes amis, je n'y suis pas retournée depuis l'accident de papa. La voiture s'éloigne de l'autoroute, et nous traversons un petit village. Je me souviens y avoir passé mes étés d'enfance, et cette autre vie me manque soudainement. Lorsque la voiture s'engage sur le petit chemin de gravier menant au lac, je sens le monde ralentir autour de moi. Tout d'abord, ce sont mes yeux qui contemplent un monde figé, puis le vent sur mon visage qui s'estompe, même si je n'ai pas fermé la fenêtre. Lorsque le monde reprend sa course, on dirait qu'il y manque une dimension. Ma vue est légèrement embrouillée et il semble s'écouler un infime retard entre le mouvement de mes yeux et l'image que je perçois, comme si j'avais bu un verre de trop. Je me rassure. C'est tout à fait normal. Ici, la seule tour de communication par laquelle les flux nerveux peuvent être échangés est la nôtre. Quoique fonctionnelle, elle n'offre pas la bande passante que le réseau public garantit. Je respire lentement. Ce ralentissement est un bon signe. Lorsque nous débrancherons notre tour, je retrouverai mon corps. Je ne dis rien de tout cela à mon père. Je préfère garder le silence ; je suis encore fâchée par son indiscrétion et son comportement si paternel à mon égard. Je ne suis plus une petite fille. Je me contente de regarder défiler le paysage. La nuit est presque entièrement tombée et seule une mince ligne orangée illumine le ciel. Les seules lumières dans ce paysage sont les phares de la voiture et, parfois, une lueur indiquant la présence du chalet d'un voisin. Avec les yeux de Déreck, je pourrais pourtant marcher avec seulement les étoiles comme guides et m'y retrouver comme en plein jour. La clarté des images que les implants captent est étonnante, même en pleine nuit. En arrivant au chalet, j'aide mon père à sortir de la voiture et, puisque l'entrée de terre battue n'est pas bien adaptée à sa chaise roulante, je le guide jusqu'au chalet. Je déverrouille la porte, entre à l'intérieur et me promène un peu. Que de souvenirs ont été ici gravés dans ma mémoire. " Alors, tu es prête ? " dit mon père sur un ton solennel. Je fais signe que oui, et il se dirige vers la chambre où le panneau de contrôle de la tour est situé. Le bois du plancher grince alors que la chaise roule dans le chalet. Je prends une grande inspiration et regarde autour de moi avec une nostalgie qui me retourne l'estomac. J'ai le mauvais pressentiment que je ne reverrai plus cet endroit, mais il est trop tard pour reculer. Je pense à mon père, à notre dispute. Et si quelque chose allait de travers ? Je dois m'excuser. Je ne peux pas le laisser comme ça. Je fais un pas vers la chambre, mais, avant d'atteindre la porte laissée entrouverte, mon monde s'éteint. * * * Je récupère mes sens quelques secondes plus tard. Une vague de chaleur inonde mon corps. Je ferme les yeux afin d'adoucir la transition et tente de m'accrocher à ma nouvelle réalité. Ma main droite se referme sur un tissu chaud et tendu, probablement un drap, alors que ma main gauche se retient à quelqu'un, une peau brûlante. Mon corps s'arque, plaquant mon visage contre un ventre nu. En retombant, ma tête vient s'appuyer sur un court duvet humide. Sur ma langue subsiste un goût que je n'identifie pas sur-le-champ. Mes lèvres sont glissantes, humectées par quelque chose qui n'est pas de la salive. Je roule hors du lit – car j'ai atterri dans un lit – et heurte un meuble bas, lacérant mon bras d'une longue éraflure. J'ouvre les yeux et observe mon environnement. Quelques chandelles sont allumées ici et là. Je mets un instant à reconnaître l'endroit, appuyée contre le lit. C'est l'appartement d'Isabelle. Une main vient se poser sur mon épaule, mais je la repousse, au bord de l'hystérie. "Émy, ça va pas ? " Je me lève d'un bond et me retourne. Sur le lit, Isabelle est appuyée sur un coude, nue. Je fais un pas à reculons et prends conscience que je suis nue moi aussi. Que s'est-il passé ? Je n'ose pas vraiment chercher de réponses à ce casse-tête dont les pièces s'emboîtent trop bien. Des larmes remplissent mes yeux et un haut-le-coeur me force à fuir vers la salle de bain. Affalée sur les carreaux de céramique glacés, je retiens mes cheveux de tomber sur mon visage, la tête penchée au-dessus de la cuvette des toilettes. Je voudrais vomir, mais ne fais que cracher. Ce goût persiste toujours sur ma langue. " Qu'est-ce qui ne va pas ? " demande Isabelle. Elle se tient dans la porte de la salle de bain avec comme seul vêtement une serviette qu'elle a enroulée autour de son corps. " Va-t-en ! crié-je. Je ne peux pas croire que tu... que tu m'aies fait ça. Je pensais que tu étais mon amie. Dégage. Je ne veux plus te voir. - Je te ferai remarquer que c'est toi qui es arrivée en pleurs et qui m'as sauté au cou parce que ton copain t'avait plaquée là. Tu avais besoin d'une épaule où pleurer et je t'ai écoutée. C'est toi qui as commencé à me faire des avances, alors garde tes injures pour toi. " Sur quoi elle tourne les talons et s'en va dans sa chambre. Toujours assise sur le plancher froid de la salle de bain, je la regarde s'habiller en vitesse. Mes yeux s'emplissent de larmes. Que s'est-il passé ? Est-ce Déreck qui a inventé cette histoire pour se retrouver dans le lit d'Isabelle ? La grande brune revient à la salle de bain avec un chemisier sur le dos et une petite culotte assortie. Elle me jette mes vêtements sans précautions, presque sans me regarder. Elle s'en retourne une fois de plus vers la chambre. " Attends, soufflé-je entre deux sanglots. Isa, je... j'ai pas été correcte. Viens ici. Assieds-toi. Je dois t'expliquer ce qui s'est passé. " Lorsqu'elle revient dans la salle de bain, la haine a quitté son visage. Elle prend place sur le sol en face de moi, enlace ses genoux de ses bras et y pose le menton, prête à écouter mon histoire. Je lui parle du logiciel du copain de Déreck, de sa proposition d'échanger de corps pour faire l'amour et de ma perte de conscience qui s'est produite après notre petit jeu sensuel. Je lui décris le sentiment d'impuissance qui m'a envahi quand je me suis rendu compte que je ne pouvais plus quitter le corps de Déreck. " Mais comment est-ce que tu as pu regagner ton corps, au juste ? Je suis convaincue que Déreck n'aurait pas choisi ce moment-là pour terminer l'échange. " Isabelle me fait un clin d'oeil, mais je n'ai pas la force de sourire. Je me prépare à lui répondre, mais sa question me fait prendre conscience d'un détail auquel je n'avais pas pensé : mon père est seul avec Déreck et n'a pas encore donné signe de vie. Je me lève d'un bond, retenant le chandail que j'avais plaqué contre moi pour cacher ma nudité. " Mon père, crié-je, il est seul avec Dérek. Je dois l'appeler, tout de suite. " Je porte mon doigt à mon oreille, active mon téléphone d'un mouvement d'yeux et sélectionne le numéro de mon père dans mon carnet d'adresses. Isabelle s'est relevée elle aussi et retourne à sa chambre afin de me laisser un peu d'intimité. Pendant que la sonnerie se fait entendre dans ma tête, je l'aperçois passer des vêtements un peu plus convenables. Distraitement, j'enfile les miens. Je tombe sur la boîte vocale de mon père au bout d'un moment et raccroche sans laisser de message. Je sors de la salle de bain et trouve Isabelle dans la cuisine, un verre d'eau à la main. Elle a formé une grosse natte avec ses cheveux en bataille, et des mèches rebelles lui retombent sur le visage. " Je n'arrive pas à le joindre. Il lui est peut-être arrivé malheur. Qui sait ce que Déreck lui a fait subir... Mon Dieu ! Mon père est en chaise roulante, comment veux-tu qu'il se défende contre cet imbécile ? - Émilie, du calme. Premièrement, où sont-ils ? Il doit bien y avoir des gens aux alentours, un moyen d'appeler de l'aide. - Non, ils sont à notre chalet, passé Maniwaki, sur la 5. Il n'y a plus d'accès au réseau depuis que mon père a désactivé notre tour. C'est comme ça que nous sommes parvenus à me faire récupérer mon corps. - Tu crois que ton père est en danger ? - Il ne répond pas au téléphone... Je dois y aller. Tu me prêtes ta voiture ? - J'y vais avec toi. Je savais bien que c'était une bonne idée de suivre un cours de karaté la session dernière. " Cette fois-ci, je ne peux retenir un sourire. " Tu as abandonné après deux semaines, est-ce que je dois te le rappeler ? " Isabelle a le don de mettre un peu d'humour dans les moments plus délicats. Je la suis jusqu'au stationnement et nous démarrons en trombe. * * * Nous avons parlé un peu, mais je garde maintenant le silence. Isabelle fait jouer de la musique, concentrée sur la conduite de sa voiture. Je me demande si j'en voudrai à Isabelle lorsque la poussière sera retombée. Si elle dit vrai, elle n'avait aucune façon de découvrir la supercherie montée par Déreck et n'a fait que répondre à mes avances. Est-ce que je peux vraiment lui tenir rancoeur d'être tombée dans le panneau ? La vraie personne à blâmer dans cette histoire, c'est moi. Je n'aurais jamais dû accepter de changer de corps avec Déreck. Baiser dans la peau d'un homme, est-ce que ça valait tout ces problèmes ? Si j'avais su que toute cette histoire tournerait au vinaigre, je m'en serais bien passé. Et puis c'était trop bizarre de se faire l'amour à soi-même. Je voyais mon corps, nu. Je le touchais, mais ne ressentais rien. Lorsque j'ai passé ma main entre mes cuisses, j'ai eu cette sensation bizarre de toucher une autre femme, et j'ai dû fermer les yeux pour continuer. Heureusement, Déreck a rapidement voulu passer à la prochaine étape, et j'étais un peu intriguée. Je n'ai pas osé embrasser mon corps alors qu'il grimpait sur moi. Ça me paraissait déplacé de caresser mes seins avec les mains de Déreck, mais je ne savais pas vraiment quoi faire d'autre. J'aimerais effacer cette journée. J'aimerais pouvoir revoir Isabelle demain sans me rappeler son goût sur ma langue. " Penses-tu qu'on pourra oublier ce qui s'est passé ? demandé-je. - Oui, et si tu veux recommencer, je m'arrangerai pour oublier autant de fois que tu le voudras. " Pas moyen d'être sérieuse avec Isabelle. Je tourne la tête et tente de discerner le paysage perdu dans la nuit plutôt que de répondre. J'aurais besoin d'un mot d'encouragement, pas d'une blague lancée à la légère pour éviter la question. Le silence creuse un fossé entre nous. Au bout de quelques secondes, une main se pose sur ma cuisse. " Oui, ma grande : on fera comme si rien ne s'était passé, si c'est ce que tu veux. Ce sera notre secret à nous deux... et à cet imbécile de Déreck si je ne lui tords pas le cou. - Merci, " dis-je sans grande conviction. Ai-je fais le bon choix ? Taire ce qui s'est passé... Est-ce ce qu'il y a de mieux à faire ? Pourquoi la victime veut-elle toujours tout oublier ? Devrais-je en vouloir à Isabelle ? Aurai-je le courage de rapporter les événements de la journée à la police ? Je ne veux pas que Déreck s'en sorte blanc comme neige, mais est-ce que je veux passer les prochains mois dans un tumulte judiciaire ? Et s'il s'en est pris à mon père ? Ma tête tourne. J'enfouis mon visage dans mes mains, masse mes tempes. Tout va trop vite. Au loin devant nous, des gyrophares de voitures de police et d'ambulances déchirent la nuit. D'un mouvement d'yeux, je compose le numéro de mon père une fois de plus. À la première sonnerie, nous sommes encore à environ cinq cents mètres de ce qui semble être les lieux d'un accident. Un conducteur a perdu le contrôle et est allé percuter un de ces gigantesques lampadaires au centre de l'autoroute. La voiture est pliée en deux comme si elle avait été faite d'argile. Les détails se dessinent l'instant d'un clin d'œil alors que nous passons à côté. Il n'en reste qu'un amas de tôle grise. Je crois reconnaître un modèle électrique, une Toyota. Mon père en a une identique. " Mon père! C'est mon père ! " crié-je. Je me retourne dans mon siège et essaie de voir les détails des lieux de l'accident qui s'éloignent à vive allure. " Demi-tour. Fais demi-tour. " Comme Isabelle ne semble pas pressée de s'exécuter, je pose la main sur le volant et donne un coup. Notre voiture quitte la chaussée, mais elle roule très vite. Isabelle tente de ramener la voiture sur la route, et je retombe dans mon siège. Ma tête frappe la fenêtre et me laisse étourdie pendant quelques secondes. Lorsque la douleur s'estompe, Isabelle a réussi à immobiliser le véhicule sur la pelouse entre les deux voies de l'autoroute. " Fuck, Émilie ! T'es folle ou quoi ? On roule à 130 et tu nous lances hors de la route ! On aurait pu se tuer toutes les deux. Ne refais plus jamais ça, t'as compris ? " J'approuve d'un mouvement discret de la tête, encore sous le choc d'avoir frôlé la mort de si près. C'était stupide. Isabelle m'envoie un regard noir, puis remet la voiture en marche. Maintenant que la voiture est immobilisée entre les voies, elle fait demi-tour et, comme le trafic n'est pas très dense à cette heure, elle regagne l'autoroute sans difficulté. Un peu plus loin, les gyrophares marquent l'accident avec clarté. Isabelle ralentit en s'approchant du lieu de l'accident et se range sur l'accotement en ignorant les indications que lui donne un policier. Nous sommes à peine immobilisés que j'ouvre la portière et fonce vers ce qui reste de la voiture de mon père. Je reconnais les auto-collants le pare-choc arrière. " Madame, regagnez votre véhicule, " dit le policier. Il tente de me barrer le chemin, mais ne parvient qu'à me faire perdre l'équilibre une seconde ou deux. Je poursuis ma course vers l'ambulance stationnée à quelques pas de la carcasse de l'auto de mon père. D'autres policiers surgissent d'entre les véhicules et m'interceptent. Cette fois-ci, je ne parviens pas à les esquiver et je me retrouve retenue par deux agents qui ne bronchent pas, même si je fais des pieds et des mains pour me dégager. " Du calme, madame. Vous connaissez la personne qui conduit cette voiture? Restez ici. On doit encore la sortir de là. " À travers les larmes qui noient mes yeux, je semble distinguer une meute de gens autour de ce qui reste de la voiture de mon père. Une civière attend déjà à quelques pas de là, prête à emmener mon père à l'ambulance, puis jusqu'à l'hôpital. On m'apporte une couverture et je m'appuie sur un véhicule de police. Mon téléphone sonne sur mon nerf auditif, faible mélodie dans la cacophonie des sons qui m'entourent. Je l'ignore, mais comme la sonnerie reprend de plus belle après le cinquième coup, je daigne regarder l'identité de l'appelant. Papa ! Encore secouée par les sanglots, je fais un mouvement des yeux pour prendre l'appel. Je dois répéter le geste à deux reprises pour que mon système l'interprète correctement tellement je suis nerveuse. " Émilie, enfin ! Tout va bien ? Moi ça va, si on peut dire. Déreck et moi avons eu une bonne discussion, au terme de laquelle il s'est mis en colère et m'a frappé. Assez fort pour me sonner plusieurs minutes, mais je devrais m'en tirer avec un bon bleu et c'est tout. Il est parti avec la voiture. " Du coup, tout mon monde change de perspective. Je n'entends plus mon père parler, à l'autre bout du fil. Le corps que l'on extirpe des ruines de la voiture change d'identité et mes sentiments passent d'une tristesse déchirante à une rage insoutenable. Je jette la couverture qui est maintenant trop chaude, trop lourde. " Émilie ? Émilie ? Tu es toujours là ? Je vais appeler un taxi et on se retrouve à la maison. Émilie ? " Je bredouille quelque chose et me dirige vers la voiture d'Isabelle, à moitié consciente de mes gestes. * * * J'entends cogner et me retourne vers la porte de ma chambre d'hôpital. Ma fille se tiens dans le cadre. Elle me salue, le regard serein. Je lui fais signe d'entrer et lui souris, malgré mes maux de tête. D'un geste encore maladroit, je fais disparaître tous les bidules que mes nouveaux implants superposent à mon champ de vision. Émilie s'approche et s'assied à côté de mon lit, tout prêt de mon fauteuil roulant. " Est-ce que les migraines sont partis ? " demande-t-elle. Je mens, hochant la tête de haut en bas. " On aurait pu se rencontrer dans ton monde virtuel, dis-je. Tu n'as pas à sécher tes cours pour venir prendre des nouvelles de ton vieux père. - Ça me fait plaisir de m'occuper de mon vieux père. Et puis c'est maintenant ton monde virtuel autant que le mien. Est-ce que les implants fonctionnent bien ? Pas trop d'étourdissements ? - Je suis les conseils que le médecin m'a donnés. Ça a presque éliminé tous les maux de cœur au retour à la réalité. C'est très bizarre de marcher, après tout ce temps dans ce fauteuil roulant. Et toi, ça va ? - Oui. Je me débrouille à la maison. Les cours sont presque tous terminés, et ma psy dit que je n'ai plus besoin de la revoir régulièrement. " Émilie sourit toujours mais évite mon regard. Je mords ma lèvre, essaie de lire les gestes de ma fille. Elle ronge ses ongles, n'ose plus me regarder dans les yeux. " Tu as toujours voulu garder le secret sur ce qui s'est passé cette journée-là. Tu vas m'en glisser un mot un de ces quatre ? - Un jour... Ce ne sont pas vraiment des détails que je veux discuter avec mon vieux père, mais ma psy dit que ça me ferait du bien d'en parler avec quelqu'un d'autre qu'elle. On en discutera lorsque tu seras de retour à la maison. Je... Je ne suis pas prête, papa. " Elle pose une main sur mon bras. Émilie croise mon regard, me sourit. Je la sens triste, incapable de parler. " Les médecins parlent de me donner mon congé ce soir ou demain, " dis-je dans l'espoir de lui remonter le moral. Ma fille se lève d'un bond et vient s'asseoir sur le bord du lit. Elle me sert dans ses bras, et j'ai, pendant quelques instants, l'impression d'avoir retrouvé ma petite fille. J'ai hâte que toutes nos petites habitudes reprennent leur place. " Allez, on va te faire prendre un peu d'air, " dit-elle. Avec l'aide d'un préposé et de ma fille, je m'installe dans mon fauteuil, puis nous nous dirigeons vers l'ascenseur. Fin