Choisir un éditeur

Dernièrement, une amie de demandait si j’avais un conseil ou deux à donner à sa soeur qui était à la recherche d’un éditeur. Sans avoir plus de détails, mes conseils furent assez vagues, mais je me suis dit qu’ils pourraient peut-être vous être utiles. Les voici donc :
Il y a pas mal de détails à connaître sur le monde de l’édition. La première chose à savoir, par contre, c’est ta soeur qui devra répondre. Qu’est-ce qu’elle vise vraiment? Veut-elle faire carrière avec sa plume? Publier? À quel prix? Ça déterminera le choix de l’éditeur. Il y a trois sortes d’éditeur :
Les éditeurs traditionnels (les vrais!) achètent les meilleurs textes, aident les auteurs à les améliorer, vendent les livres et partagent les profits avec les auteurs. L’argent voyage des mains de l’éditeur vers celles de l’auteur, JAMAIS dans l’autre sens. Comme ils ont tout à perdre (un livre qui ne vend pas bien leur fait perdre de l’argent) ils sont particulièrement exigeant lorsque vient le temps d’acheter un livre. Ils reçoivent généralement beaucoup de manuscrits et n’ont le temps de s’occuper que de quelques uns à chaque année. Un livre peut être rejeté pas parce qu’il est mauvais, mais parce qu’il n’y a plus de place ou que l’éditeur vient d’en publier un similaire. Bref, c’est difficile d’être publié chez un éditeur traditionnel, ça demande beaucoup de travail, un texte de qualité, de la patience, etc. Ça peut par contre être payant et valorisant.
L’autre catégorie d’éditeurs est ce qu’on appelle les « éditeurs à compte d’auteur ». Ici, l’auteur paie un éditeur pour publier son livre. L’éditeur s’occupe de la mise en page, de la logistique, etc, puis envoie une caisse de livres et la facture à l’auteur. Comme l’éditeur ne cours aucun risque puisque tous les livres sont payés par l’auteur, il se moque la plupart du temps de la qualité de l’oeuvre. C’est malheureux, mais la plupart des livres publiés chez des éditeurs à compte d’auteur n’ont pas la cotte étant donné la quantité de mauvais livres qu’ils publient. Les éditeurs à compte d’auteur sont souvent vu comme des arnaqueurs. Ils demandent en effet divers frais pour publier un livre sans nécessairement faire le travail promis. Ils ont rarement une « direction littéraire » (quelqu’un qui lit les textes et donne des commentaires pour améliorer le texte) et publieront ce que l’auteur veut bien leur soumettre, peu importe si texte est mal structuré, ennuyant ou même s’il est rempli de fautes.
La troisième catégorie d’éditeurs est en fait l’absence d’éditeur. On parle alors d’auto-édition. Avec les technologies actuelles, il est facile pour un amateur de s’improviser éditeur et de faire le montage (mise en page) d’un livre. Les imprimeurs sont de plus en plus accessibles et il existe même des services en lignes où on envoi un document Word et une image JPG pour la couverture et ils nous impriment X copies de votre livre avec une reliure professionnelle. Lulu.com est un exemple. Encore une fois, l’absence de direction littéraire fait en sorte que les livres publiés en auto-édition sont souvent boudés à cause de la trop grande quantité de mauvais livres qui sont publiés de cette manière.
La question est donc : à quel point croit-elle en son projet et vers quel type d’éditeur est-ce qu’elle veut se diriger. Peu importe la réponse, je lui déconseillerais les services d’un éditeur à compte d’auteur. Ils te chargent cher pour te flatter l’égo. Si elle croit vraiment avoir quelque chose d’original et de qualité, et qu’elle est prête à travailler et (surtout) à attendre, la façon la plus simple est la porte avant; i.e. imprimer son manuscrit, l’envoyer à un éditeur, et attendre. Un an n’est pas hors de l’ordinaire. J’ai déjà attendu plus d’un an pour une nouvelle de 20 pages. Les sites web des éditeurs devraient tous avoir une page destinée aux auteurs où ils précisent a) s’ils acceptent des textes (certains sont débordés,) b) qu’est-ce qu’ils recherchent (ne pas envoyer un texte de science-fiction à un éditeur qui ne publie que des livres de cuisine) et c) dans quel format ils exigent de recevoir un manuscrit. Plus de la moitié des manuscrits seront rejetés parce qu’ils ne respectent pas le format ou le thème demandé. (Généralement, on demande double interligne, recto seulement, Times Roman 12 points, papier blanc, numérotation des pages.) Que ta soeur travaille sur autre chose en attendant. Si elle veut surtout tenir un livre entre ses mains avec son nom d’écrit dessus, en vendre quelques uns à ses amis et à la famille, un service comme Lulu.com s’avèrera plus économique que de faire affaire avec un éditeur à compte d’auteur.
Pour se faire la main, j’aurais tendance à lui suggérer d’écrire et de publier quelques nouvelles. Elles prennent moins de temps à écrire et aussi moins de temps à lire pour un éditeur (donc réponse plus rapide.) C’est un excellent tremplin pour apprendre à travailler avec un éditeur et se faire connaître. Il y a plusieurs revues littéraires et il se publie plus de nouvelles que de romans. Donc, statistiquement parlant, les chances sont meilleures. Pour l’éditeur d’une revue, une nouvelle d’un auteur débutant est moins « risquée », financièrement parlant, que de publier un roman de 300 pages du même auteur. Et, une fois qu’on a publié quelques nouvelles, un éditeur (de roman) verra peut-être l’affaire comme étant moins risquée puisque l’auteur a de l’expérience.
Pour ce qui est des aspirations à longs termes de ta soeur… « Vivre de sa plume » est pratiquement impossible au Québec. On peut « survivre de sa plume » en ayant un autre emploi, en touchant momentanément à une bourse, ou en trouvant un conjoint avec un bon salaire. On entend parler des histoires à succès (Harry Potter) mais pour chaque vainqueur il y a des milliers de personnes qui ont du succès sans pour autant pouvoir en vivre. Si elle veut écrire pour gagner sa vie, une carrière de journaliste, de traductrice ou d’écrivaine technique (manuels d’utilisateur, etc.) est plus réaliste. Il faut aussi préciser que le Québec est un petit marché. De tous les auteurs que je connais, un seul gagne sa vie avec sa plume. Les autres sont enseignants, éditeurs, bibliothécaires, ingénieurs, mères de famille, etc.
Après le mythe de l’auteur qui vit de sa plume, il y a celui de l’éditeur qui vole un texte d’un auteur débutant. Premièrement, pas un auteur qui se respecte ne prendrait le risque de mettre son nom sur le texte de quelqu’un autre. Ensuite, un éditeur qui tomberait sur un texte fantastique d’un auteur débutant aurait beaucoup plus d’insitatifs à travailler avec l’auteur en question pour qu’il lui « ponde » d’autres textes, meilleurs encore.
Alors voilà. J’espère que ça a été instructif. Vos commentaires sont les bienvenus.
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Très bon billet, vraiment. Super pertinent
Excellent résumé de la situation d’un auteur débutant au Québec ! On voit que tu as fait tes classes.
Bonsoir, j’ai beaucoup apprécié ces quelques remarques, malgré tout, je ne sais pas si cela se dit au Québec, mais on dit plutôt d’un livre qu’il est ennuyeux, mais pas ENNUYANT.
Mon fils va être bientôt édité et je ne voudrais pas qu’il tombe dans un des panneaux que vous évoquez dans votre article … Merci,
Bonjour David,
Merci pour votre commentaire. Concernant « ennuyeux » et « ennuyant », j’ai déniché ce petit article sur le sujet sur l’Office québécois de la langue française (http://66.46.185.79/bdl/gabarit_bdl.asp?Th=3&id=2410) et il semblerait que, dans ce cas-ci, au Québec, « ennuyant » soit approprié. C’est peut-être différent en France. On en apprend tous les jours!
Pour votre fils, je lui souhaite bonne chance dans sa carrière d’écrivain. Qu’il lise bien les contrats avant de les signer et, surtout, rappellez-vous que l’argent doit voyager des mains de l’éditeur vers celles de l’auteur, jamais dans l’autre direction.
Eh bien moi, j’ai une aventure peu commune à raconter.
En 2007, j’ai envoyé un manuscrit au comité de lecture de nombreuses maisons d’édition.
Je n’ai reçu que des refus ; un certain nombre d’éditeurs n’ont tout simplement pas répondu à cet envoi, parmi lesquels “Les Éditions du Bord-de-l’Eau”, sises dans le sud-ouest de la France.
Quelle ne fut pas ma surprise de découvrir, quelque temps après, sur le blog de cet éditeur, un éloge de mon manuscrit par le directeur de la maison, M. Dominique-Emmanuel Blanchard :
« J’ai noté que ça arrivait souvent comme ça : après des semaines d’indigences littéraires surgissent, deux, trois manuscrits qui m’enchantent.
Hier c’était “Malateste”, aujourd’hui c’est “Apostrophe aux contemporains de ma mort”.
Que l’on ne s’y trompe pas : il s’agit d’une œuvre réjouissante malgré son titre. À commencer par son style.
L’ai-je assez déplorée cette pauvreté du style dans ce qui tombe dans la boîte postale et sur les messageries de BDL !
Et voilà que coup sur coup le style renaît, ne cesse de renaître de ses cendres (je vous épargnerai le cliché du Phénix, enfin, presque).
Voulez-vous un exemple de ce fameux style dont il m’arrive de rebattre les oreilles des incrédules ? Oui, n’est-ce pas ?
Voici donc :
“Ensuite je ne sais plus, j’ai un trou de mémoire. Je crois que les événements se sont précipités. Qu’on sache seulement que d’assis je me suis retrouvé couché sur le dos, qu’il n’était plus à côté de moi, mais sur moi, et que de paroles entre nous il ne pouvait être question, car il s’affairait à rendre la chose impossible à lui comme à moi.” »
http://domi33.blogs.sudouest.com/archive/2007/12/20/deb-le-style-bordel.html
Je n’ai jamais eu aucunes nouvelles de cet éditeur.
(Heureusement j’ai trouvé il y a peu un autre éditeur — après environ 160 refus —, et j’espère être publié au premier semestre 2010).
Bonjour
Votre analyse est très pertinente – malheureusement comme dans toute activité – vous avez des gens sérieux et d’autres beaucoup moins sérieux.
Je me félicite de votre appréciation sur l’auto-édition qui reste un bon palliatif aux maisons d’édition. Il s’agit avant tous de se faire plaisir – d’être imprimer – d’être publier. La voie royale comme je l’appelle restant quand même la maison d’édition à compte d’éditeur.
Frédéric