Alégracia et le serpent d’argent

novembre 22, 2005


par Dominic Bellavance

J’ai terminé la lecture du premier roman de Dominic Bellavance il y a quelques jours, sur le bord de la piscine (rien de trop beau pour la classe ouvrière en voyage de noces!) Mes opinions de Alégracia et le serpent d’argent sont partagés. Laissez-moi vous expliquer.

Premièrement rendons à l’auteur justice : Alégracia et le serpent d’argent propose une histoire bien intéressante dans un univers que l’on sent riche et bien détaillé, sinon un peu simplifié.

Le personnage principal, Alégracia, est attachante, avec toute la naïveté d’une fillette de douze ans. Prise entre son goût de liberté et l’amour qu’elle porte pour sa mère et sa soeur, elle doit faire de difficiles choix qui la mènent loins de chez-elle. Le personnage évolue grandement au cours du récit dont les dernières pages remplissent bien leur rôle : forcer le lecteur à se procurrer le prochain tôme (du moins lorsqu’il sera disponible.)

Si l’histoire et les personnages sont intéressants, le premier roman de Dominic Bellavance est loins d’être sans problèmes. Avant d’entrer dans les détails, laissez-moi mettre une bémol là-dessus : Alégracia et le serpent d’argent se veut un roman jeunesse, avec tout ce que ça peut impliquer. Certains aspets de l’histoire ont probablement été adaptés pour un public plus jeune. Je m’y connais très peu en littérature jeunesse et je ne sais pas si toutes les règles de la littérature pour adultes s’appliquent ici. Ceci dit…

Plusieurs éléments de structure du roman battent un peu de l’aile. La logique du récit et surtout les réactions des personnages sont parfois invraissemblables. D’autre fois, le hasard fait trop bien les choses et on a vraiment l’impression que c’est « arangé avec les gars des vues. » Un exemple : les deux jeunes soeurs partent chercher une fleur particulière et rare dans une forêt. Ils avancent dans la forêt et, tout bonnement, trouvent la fleur en question. Pas de recherche intensives, pas de ratissage du sous-bois. On aurait dit qu’elles savaient dès leur départ où se situait la fleur en question.

La naïveté du personnage principal est excessive, voire agaçante. Même si elle est particulièrement réticente à divulguer ses secrets à un ou deux personnages, elle n’hésite pas plus de deux secondes à tout dévoiler, dans les moindres détails, à tous les autres sans que ça soit nécessaire au récit. Un peu plus de gêne n’aurait que conféré un peu plus réalisme au personnage principal.

Un autre point qui m’a laissé perplexe pendant ma lecture de Alegracia et le serpent d’argent est la fluidité des dialogues. Quand je vous disais que la réaction des personnages est parfois invraissemblable, c’est surtout dans les dialogues que ça se voit. On convaint, mets en doute et change d’idées trop facilement, souvent dans un vocabulaire trop alambiqué, surtout pour une fillette de douze ans. D’ailleurs tout le roman est écrit avec un niveau littéraire qui ne semble pas crédible de la part d’un narrateur qui n’est encore qu’un enfant. Certains passages laissent entrevoir que le narateur raconte l’histoire avec un détachement de plusieurs années: des passages comme « Si j’avais su… » ou « Il y a des promesses plus difficiles à tenir que d’autres. » qui impliquent que le narateur sait déjà comment l’histoire se termine au moment où il raconte, mais ce n’est pas constant dans tout le roman.

Parlant de naration, il y a plusieurs passages que je qualifie de « purple patches » (pardonnez-moi le terme anglais, je n’ai pas trouvé le terme français approprié.) Une « purple patch » est un passage (une phrase ou un paragraphe) poétique au milieu d’un texte qui ne l’est pas. En quoi est-ce un problème? Ça accroche et brise le rythme.

Restons dans la structure et parlons un peu de point de vue. Le récit est raconté par un narrateur qui est également l’héroïne de l’histoire: Alégracia. On a donc une histoire en « je », si vous préférez ce qualificatif. Jusque là, pas de problème, mais il est difficile d’écrire un roman en entier avec un seul narrateur à cause d’un problème évident: le narrateur-personnage ne sait pas tout. Plus important encore, il ne sait pas tout ce qui est important au lecteur de savoir. Trois solutions s’offrent alors à l’auteur pour transmettre l’information au lecteur: insérer d’autres points de vue, faire passer l’information via des dialogues auquels le narrateur-personnage participe et, malheureusement, briser le point de vue. Si les deux premières solutions sont valides, la troisième ne l’est pas et c’est malheureusement celle qu’emploit Dominic Bellavance à bien des occasions, souvent banales. Deux exemples:

En arrivant pour la première fois en vue d’un manoir, le narrateur-personnage le décrit et note: « …avec des portes faites de bois d’érable poli. » Comment est-ce que le personnage peut savoir qu’il s’agit de bois d’érable? Détail agaçant qui me fait chercher mon crayon rouge pour encercler le passage.

Second exemple: le dialogue qui met fin au récit se déroule entre deux personnages alors que le narrateur-personnage n’est pas présent. Comment peut-elle alors le raconter? L’auteur aurait probablement dû transformer ce dialogue en épilogue racontée avec un point de vue autre que celui d’Alégracia.

Autre détail qui fera dresser les cheveux sur votre nuque si vous vous y connaissez moindrement en peinture: la mère du personnage principal peint avec de la peinture acrylique… de l’acrylique. Pour ceux qui l’ignorent, l’acrylique n’existait pas avant 1920 et n’a pas été commercialisée avant l’an 1940 de notre ère. L’utilisation de l’acrylique dans un récit médiéval-fantastique est donc un achronisme similaire à ce qu’aurait été une montre dans un film tel que Le seigneur des anneaux.

En rétrospective, Alégracia et le serpent d’argent est une bonne histoire racontée par une plume encore jeune, publiée par un éditeur qui aurait dû voir les problèmes énoncés plus tôt. Avec l’expérience de ce premier roman, l’auteur sera sûrement en mesure de produire un second tôme plus rafiné. J’ai hâte de pouvoir le lire.

No Responses to “Alégracia et le serpent d’argent”

  1. Ils sont excellents tes commentaires. Moi aussi j’ai accroché sur la naïveté du personnage principal (et encore plus sur sa soeur). Mais j’ai passé par dessus en me disant que bon, c’est pour les enfants. Quoi que…

    Je trouve que tes remarques sur le « Je » sont tout à fait justes. Mais pour ce qui est de la peinture acrylique, je pense qu’en Fantasy, on peut se permettre certaines disgressions. Il ne faut pas trop s’attarder sur la logique de l’histoire, puisque le monde fantastique est un autre monde (même médiéval), avec une autre histoire et que celle-ci ne nous est révélée que par bride. Remarque que peut-être je me trompe là dessus, mais je n’en fais pas un cas, parce que c’est l’erreur qu’on retrouve dans presque tous les romans de Fantasy. Il y a toujours un petit détail qui échappe. Ces recherches historiques c’est un vrai casse-tête qui n’en fini plus pour les écrivains.

    hs. T’as pas autre chose à faire en voyage de noce sur la plage? lololol

  2. C’est vrai qu’en littérature jeunesse, une histoire moins bien ficellée peut souvent passer. Moi aussi j’ai passé par dessus ces détails lors de la lecture mais je me devais de les souligner ici. Ça ne rend pas le livre mauvais pour autant, mais ça peut agacer certains lecteurs.

    Bien d’accord sur les recherches historiques. Un auteur ne peut pas tout savoir et il se glissera toujours un petit détail. J’ai moi-aussi commis ce péché. (Dans ma dernière nouvelle, une bouteille de Jack Daniel’s roule sur le plancher. Un lecteur me faisait remarquer que les bouteilles de Jack Daniel’s sont carrées et, par conséquent, ne peuvent pas rouler.) Il faut dire que je suis un peu artiste dans l’âme et que je n’y connais un peu plus que M. Tout-le-monde en arts (quoi que pas énormément.) C’est peut-être pour ça que ce détail (utilisation de peinture acrylique) m’a sauté au visage.

    Qu’est-ce qu’il y a de mal à lire sur le bord de la piscine en voyage de noce pendant que sa femme se fait entortiller dans un bain d’algues? :-)

  3. Oh oh! Ce que je crois lire entre tes lignes est très intéressant. Tu sembles être dans le secret des dieux alors je ne tenterai pas de te tirer les vers du nez.

    D’un autre côté, il n’y a aucun indice qui laisse croire que l’utilisation de la peinture acrylique dans le roman de Dominic Bellavance est autre chose qu’une erreur. Si un personnage s’était demandé d’où est-ce que cette peinture provenait, ou comment est-ce qu’on la fabriquait alors que tous les autres peintres utilisent de la peinture à l’huile, ça aurait peut-être passé, pour moi. Sans ce genre d’indices, par contre, il est optimiste de demander aux lecteurs d’attendre un ou deux tômes (et quelques années) pour expliquer le tout.

    Est-ce qu’il y a une date annoncée pour le second tôme?

  4. Les commentaires sont excellents mais permettez-moi une petite intervention sur la peinture acrylique.
    Vous découvrirez, dans les prochains tomes, que le monde créé par Dominic Bellavance est beaucoup, beaucoup plus avancé que 1920…
    Je n’en dit pas davantage, désolé :-)

  5. Non, pas encore, mais c’est sur ma liste. Merci d’avoir pris le temps de laisser un commentaires.

  6. Le Tome 2, Vol. 1 « Alégracia et les Xayiris » est en vente dans les librairies depuis quelques semaines déjà: avez-vous eu le temps de le lire?

    http://www.alegracia.com pour détails

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